30.07.2007
Ai-je jamais entendu l’appel
Ai-je jamais entendu l’appel,
la voix déportant la conscience hors d’elle-même ?
« Toujours », lui répondit-on, « mais tu ne t’en rends compte qu’au moment des douleurs et des débâcles ».
Mascarade des mots et des manques, troupe de comédiens jouant sur la scène sans lieu, immense, au-delà de toute immensité malgré tout, des rêves et cerveaux que le parcours initiatique des existences étonnent en plein jour.
« Est-il déjà trop tard ? », se dit-il en lui même.
Est-on toujours en retard pour la Vie ? Elle semble avoir une éternelle longueur d’avance sur toutes celles et tous ceux que le désir d’être estompe, parce que dévorés, bafoués par lui.
Dites-moi ce que c’est que s’accomplir.
Et le Poète, devant cette question, se mordit la lèvre de n’être pas coccinelle ou charançon.
(04/08/04)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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Tête plantée en moi
Tête plantée en moi,
Suspendue au ciel comme une canne
(Voici l’anse de soleil éborgné de rire
Vibrant jusqu'à l’extrême extérieur de l’orée
Et la châsse dressée par l’étirement réciproque
De tout ce qui s’élève, de la plongée des toits :
Indénombrables stèles aux imprécises racines
Bras comme des fourches brunies
Porteurs du sol qui les a fait naître
Soulevant l’air ainsi que la paupière
Et poussière rendue couleurs à force de transhumance
Chargée des chairs qu’elle a été),
Creusant alcôve par la morsure
Sa cage en moi devenant toujours plus étroite.
(1994)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
15:30 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Présente sois-tu, Terre
Présente sois-tu, Terre
Aux anges dévêtus
Aux frondaisons passagères
D’une main échappée
Qui par ses contours diffus donne
Brumes comme sortilèges
Et m’envoûte et me dis, que je devine :
nous ensemble je.
(1994)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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29.07.2007
Au seuil anomal et chaud
Au seuil anomal et chaud
des peuplerais ambrées et pluvieuses
des blonds débuts d’automne
détachés l’un après l’autre
l’un de l’autre
sous le ciel couleur de sable chair
lumineusement fade,
ta silhouette s’anoblit.
(2007)
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Une fin d’après-midi
Le violet nerveux du jeune lilas
dresse son œil
sur la table d’un seul tenant du ciel
troué de clarté,
où se mangent les parts successives des heures.
La chaleur passée monte des pierres
gavées par la main pleine du soleil ;
elle a œuvré le temps que dure
le jour ; elle œuvrera, bien qu’absente,
lorsque les ténèbres, en leur été,
investiront toute chose,
que la lumière, alors, sera lumière encore,
têtue, tel ce lilas fiché dans le vivant bleu,
jusqu’au plus nocturne de la nuit.
03-07-05, ayant vu un lilas sur la promenade du Peyrou, Montpellier
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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25.07.2007
Quelles formes doit prendre
Quelles formes doit prendre
le temps afin, en toi,
de s’assimiler ? – il lui
faut être physiquement de ce monde
pour que renonce à sa suite la glose ; – prendre
apparence pour de cette apparence
prendre pied dans l’histoire des sens,
couvrir le spectre matériel
du poème ; et chose
quitter la chose ; conscience
de la chose, s’absorber
dans tous les nerfs de son jumeau, et
redevenir plus que la chose en retour.
Le temps est en travail (rien
de nouveau à dire cela), – c’est lui
qu’on entend grincer, non
pas le bois mort ni le ciment des maisons ;
c’est lui qui pâlit à
la surface des pierres
quand les soleils, la lune et les étoiles
se sèchent eux-mêmes à leur
réciproque chaleur, lui qui
marque le camaïeu des rivières
s’enluminant à la marque
des premières et dernières gouttes
de pluie laissant, malgré leur poids, fuir
le courant qu’attendent – bouche ouverte – les grands fonds,
presqu’immobiles, et patients comme
les astres appuyés à la lumière
sans âge du big-bang.
Quels portraits du temps ? - Quels
mensonges ? – pour
l’abandonner, libre, à sa vérité, au
désir.
Le 24 juillet 2007, 16h56 – 18h19, café le Del Mon, Montpellier.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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22.07.2007
"Comédie(s)", pièce en 5 actes, extraits.
Les Personnages
Jean, entre 30 et 35 ans.
Paul, 2 à 3 ans de plus que Jean.
Julie, 25 ans.
Hervé, 26 ans.
Matéo, entre 19 et 23 ans
Marie, même âge que Matéo.
Franck, même âge que Matéo et Marie.
Le fantôme du locataire de l’appartement du dessus qui est mort à 57 ans.
Deux spectres.
ACTE 1
Dans un salon. Le cadavre d’un homme est allongé sur le sol. De dos. Il vient certainement de tomber par terre. A l’instant. Il tient à la main un verre dont le contenu est renversé. A côté du corps, un homme fait les cent pas. Angoissé. Il se frotte les mains contre le pantalon. Comme pour effacer des traces de sang sur ses doigts et ses paumes. C’est son fantôme. Cadavre et fantôme sont habillés de la même façon. Les temps de pause doivent être impérativement choisis. Et rythmer le monologue. Ce sont les étapes d’une pensée qui s’agitent ou se détend.
Le fantôme – Aye ! Aye ! Aye ! Ca commence bien. Ce n’est pas désagréable mais quel choc. Je suis dans de beaux draps, moi. Qu’ai-je fait ? (Comme se forçant.) Non, ne regarde pas. Quel jour sommes-nous ? Calme-toi. Quelle heure est-il ? Bientôt trois heures et demie. Personne ne t’aura entendu. Les voisins travaillent. Tu n’y es pour rien, après tout. Ce n’est pas ta faute. Dis-toi que tu n’y es strictement pour rien. Que ce n’est pas ta faute. Que c’est bien malheureux mais que c’est comme ça. C’est arrivé tout seul. Pan. D’un coup. Tombé par cul. Ne te mets pas dans ces états de nerfs. Respire. Sois philosophe. Tu risques d’en prendre pour longtemps de toute manière. Bon sang. Tu n’avais vraiment pas prévu le coup comme ça. Si j’avais su que l’affaire allait se terminer de cette façon, je ne serais jamais venu ici. Je suis perdu. En tout cas, j’en sais une qui est une sacrée incapable ou une fieffée voleuse. Madame Graziella n’a même pas pu me prévenir. (Il sort une carte de visite de sa poche.) Madame Graziella, medium de naissance. Voyance à toute heure. Fait des merveilles. Mes fesses. Elle n’a rien vu venir, l’idiote. Il y a à peine deux heures, j’étais encore face à elle à l’écouter me débiter ce qui s’avère définitivement des conneries. Pour le coup. Maintenant, j’en ai la preuve. Rien. Elle n’a rien vu venir. Tout ira pour le mieux, cher ami. Tout est bien. Ce que vous entreprenez est sur le point de réussir. Je le vois. Je le sens. Donnez-moi votre main. (Lisant les lignes de sa paume. De plus en plus avec exagération.) Ho. Ho. Hooooooooooooooo. Bien sûr. La voici sa réussite ! Elle est bien bonne. Je l’ai payée d’un pognon fou, celle-là. Depuis des années. Trente euros, le tirage de cartes. Vingt, les lignes de la main. La carte bleue pour l’horoscope personnalisé. Ca prend du temps. Avec tout. L’ascendant. Le descendant. La lune. Pas la lune. Le soleil. Pas le soleil. Vénus. Mars. Mercure. Jupiter. Jusqu’aux satellites. Tout. Et j’en suis là. Quel résultat catastrophique. Devant le plus grand merdier de mon existence. J’ai été trop nerveux. Je ne voulais pas. C’est parti d’un coup d’un seul. Tout seul. (Au cadavre.) Tu n’as même pas eu le temps d’écrire une lettre à tes proches. Rien, pour que la soudaineté de ta mort passe mieux. Pour apaiser leur tristesse. Si j’avais su. Je vais avoir des problèmes. Déjà, j’en ai. (Plus calmement.) Je viens de mourir. Je me souviens. C’est toujours étonnant. La mort. Des deux côtés de la barrière. Je revenais de la cuisine. Oui. Avec un verre d’eau fraîche à la main. Un pas. Et puis. Un pas. Et puis. Et puis. Je tombe sur le sol. Oui ! Foudroyé. Comme ça. (Il tombe. C’est sa façon à lui de se souvenir. Il est dans la même position que son cadavre.) Mon verre à la main. (Il s’assied en tailleur à côté de son cadavre.) J’avais soif. Besoin de quelque chose de frais. Je me rappelle. Je venais de manger un sandwich dont le pain était un peu sec. Et puis. Ensuite. Je me préparais à cocher les bonnes cases du Loto. Les bulletins sont sur la table. C’est bien ma veine. Mourir avant le gros lot. Il n’y a pas de bon Dieu. Il n’y a que le diable. Je n’ai jamais eu de chance dans la vie. A me regarder, tout me porte à croire que je n’en ai pas plus étant mort. Effectivement. Si je raisonne correctement, je suis un fantôme. (Il se relève. Et regarde son corps.) Le fantôme de moi-même. Ridicule, cette position. De côté. En position latérale de sécurité. Ou en chien de fusil. Et il m’est impossible de me rendre mieux présentable. Quelle coupe de cheveux. Et cette tête. D’outre-tombe. Qui doit nous visiter bientôt ? Est-ce que j’ai rangé ma chambre au moins ? Oui. Est-ce que tu as pris une douche ? Exact. Ce matin. Rincé la baignoire et le lavabo ? Mais à quoi bon m’en préoccuper… Tout est fini. (Désignant le corps.) Du moins pour lui. Si on me rend visite la semaine prochaine, comme prévu, la douche de ce matin n’aura servi à rien. L’odeur, ce n’est pas tout de suite qu’elle devient plus forte. Identifiable. Et les poils dans l’évier et le siphon… (Se souvenant soudain de quelque chose. Enervé.) Oh bon sang ! Tu portes le même slip qu’hier. (Comme frappé par une évidence. Il regarde l’intérieur de son pantalon.) Oh mon Dieu, je vais porter pour l’éternité le slip d’hier. Pourquoi est-ce que la mort ne s’annonce pas une heure avant de frapper ? Chacun aurait ainsi le temps d’être présentable. Le temps de laisser pour toujours une image bien de soi. De se mettre en scène pour la seconde et les autres durant lesquelles le cœur ne bat plus. Dans ce genre. (Le fantôme s’assied sur une chaise et prend la figure d’un homme souriant. Béatement. Puis, désignant son cadavre.) Pas ça. Quelle honte. Avec toute cette eau, ils vont encore croire que je me suis pissé dessus. Que je suis mort en me pissant dessus. Ou que j’ai pissé post-mortem. C’est bien ma veine. Je n’étais pas bien vieux. Cinquante-sept ans. Trois fois marié. Célibataire depuis l’an passé. L’habitude. Rien de grave. C’est la vie moderne. Pas de chance, je le sais depuis longtemps. Je suis un fantôme. Un esprit. Un ectoplasme. Une ombre translucide et mouvante que personne ne peut voir. A ce que je connais du sujet. Comment positiver l’affaire ? Pense aux avantages des fantômes. Positive. Réfléchis. Rien à payer. Pas la peine de s’habiller. De manger. De boire. De se laver le cul. Pas la peine d’attendre ton tour. Rien. Tout pour moi. Toujours un siège libre pour toi. Même si il y a quelqu’un dessus. Réfléchis. Sois content. Je ne vais pas rester ici. Je vais voir le monde. Les îles du sud. Je vais en profiter pour voyager. Découvrir le Pôle Nord. Voir le trou d’ozone s’agrandir au-dessus de ma tête sans que cela me troue la peau et me tue. Ah ! Ah ! J’ai cinquante-sept ans. Et toute l’éternité de ce monde pour en profiter. Oui, c’est exactement ce que je vais faire. Allez. De toute façon, je n’ai aucune envie de rester à me voir pourrir sur la moquette. Allez hop ! Adieu, mon ami. Tu n’as pas été si mauvais. Tu m’as permis d’accomplir de belles choses. (Il se lève et va vers la porte qu’il ne peut ouvrir malgré ses efforts. Il s’agace sur la poignée. Rien n’y fait. Comprenant alors qu’il ne peut rien faire contre son destin, il se retourne, digne.) Puisqu’il en est ainsi. (Le fantôme retourne s’asseoir sur une chaise. A côté du corps. Puis gêné, se lève, prend sa chaise et l’éloigne de son cadavre.) Dans la vie, je voulais simplement être heureux. Et mince.
– J’ai soif.
ACTE 2
Scène 1
L’appartement de Jean et de Paul. La table est mise pour recevoir plusieurs invités. Un homme entre 34 et 40 ans, Jean, un auteur dramatique, est assis dans un fauteuil. Son front pris entre ses mains, il est penché en avant. Entièrement absorbé par ses pensées. Tout porte à croire qu’il est dans cette position depuis un long moment. Son compagnon, Paul, de la même tranche d’âge, ne s’occupe pas de lui. Il a l’habitude de cette situation. Il s’affaire dans le salon pour fignoler les derniers préparatifs du repas. Paul est un homme très soucieux des détails. Tout a son importance à ses yeux pour ce genre de soirée. C’est un couple qui a une dizaine d’années.
Jean émergeant de son mutisme – Je hais les comédiens.
Passe un temps durant lequel la question attendue ne vient pas.
Jean – Je module. J’exècre les mauvais comédiens. (Un temps.) J’affine. J’abomine les apprentis. Les débutants. (Un temps.) Ils sont sérieux.
Paul, absorbé par ce qu’il fait, ne répond pas.
Jean – La fougue au bout des lèvres et des doigts. Leur impétuosité gracile. (Un temps.) Et leur œil ! (Un temps.) Avec cette façon appuyée et significative de vous imposer leur volonté volontariste de cimenter de la passion dans leur passion. Leur mignardise servie comme une belle preuve de leur capacité artistique. Des copieurs exaltés. Des exaltés. L’œil qui frise qui dégouline sur leur sourire qui vous demande sans vraiment le demander j’étais bon, hein ? Sans trop montrer qu’ils sont contents. Bien sûr. Ils sont plutôt dévastés par leur interprétation. Ou le font croire. Et le trac. L’angoisse. (Un temps.) Mais que veulent-ils ? M’imposer leur énergie ? Ce sont des chiots avec du caramel dans la gueule.
Paul le regarde mais reste toujours silencieux.
Jean – Leur enthousiasme les fait japper devant tout ce qui touche au théâtre, à la parlote dramatique, de près ou de loin. A la mise en scène. A la scénographie. (Un temps.) Et si c’est moderne, alors là ! On n’en finit pas. Le frémissement extatique qui parcourt leur cheveu de la racine à la pointe de la pointe lorsqu’ils exécutent devant vous leur parade. Et ça : la manière qu’ils prennent pour faire vivre un texte. On dirait qu’ils nous font la leçon. Et, le plus irritant, avec la façon qu’ils ont élue d’être légers.
Paul – Ton texte en l’occurrence.
Jean – Pardon ?
Paul – Je disais ton texte. La façon qu’ils ont de faire exister ton texte. Tu as du mal avec ça, avant tout.
Jean – Ne généralise pas Paul. Mais dans le cas présent, tu as raison. Ils m’angoissent déjà. Quelle heure est-il ? Quand est-ce qu’ils surgissent ?
Paul – C’est aussi vieux que la première pièce jamais écrite, cette rengaine de s’attaquer aux comédiens. Il y en a même qui en ont fait des tragédies. Ou des comédies. Thomas Bernhard par exemple. Je te rappelle quand même que c’est toi qui as accepté cette soirée.
Jean – Je te rappelle que je n’avais pas beaucoup le choix. C’est mon goût prononcé pour le risque qui m’y pousse. Je n’y peux rien. C’est irrésistible cette envie-là de courir à la catastrophe. Cette épouvantable envie de passer tout un repas à me ratatiner devant mon assiette. Et cette soirée, précisément ce soir, est la soirée idéale. J’ai de l’intuition.
Paul – Tu te fiches de moi… et de ma cuisine, en plus. Tu veux tout gâcher. Autant tout annuler. Tu es stressant. Epuisant.
Jean – Non. Mais comment sais-tu pour Bernhard ?
Paul – Je regarde de temps en temps ta bibliothèque. Je peux même te fournir le titre de la pièce. Le Faiseur de théâtre.
Jean – Oh le roublard que tu es. Pour en revenir à nos moutons, j’ai juste un impérieux agacement intérieur à exercer.
Paul – Oui, surtout depuis que tes anciens amis, - les critiques -, trouvent que tu n’arrives plus à écrire. Tu n’apprécies pas les comédiens. C’est une chose. Tu n’aimes plus les critiques. Cela en est une autre. Je t’encourage à te déglinguer toi-même. Mais tout seul. Tu es beaucoup plus drôle ainsi. Moi, je veux passer une bonne soirée.
Jean – Coup bas. Mon amour. Mais je t’explique. Quand ces beaux messieurs et ces belles dames disent qu’un auteur n’arrive plus à écrire, ils signifient, avec leur bouche, leur langue, leurs dents et la glotte trônant au fond, dans les dîners en ville, ou dans le journal qui les emploie, avec leur petit stylo définitif accroché à leurs immondes petites mains sèches, que je n’arrive plus à écrire comme avant. Je n’ai pas le droit d’évoluer pour eux. En veux-tu la preuve ?
Paul – Pourquoi pas ?
Jean – Tout est là, définitif et fossoyeur, quand ils disent de tel ou tel : il a trouvé son style. Ou sa voie. Ou son truc. Des hommes quittent leur femme. Quittent leur travail. Même un boulot très bien payé. Le train-train de leur existence. Ils se construisent un bateau. De leurs mains. Sans avoir attendu de gagner à la loterie nationale. Et pour quoi faire ? Pour mettre le plus de distance possible avec le fantoche qu’ils sont devenus. Par leur faute.
Paul – Tu reprends le ton du professeur. Ils t’admirent encore, Jean.
Jean – Je n’en doute pas. Je suis toujours grand pour eux. Pour ce qui est sorti de ma cervelle. J’ai écrit des merveilles. Et elles seront jouées. Pas toutes. Je ne veux pas que ce soit toujours les mêmes. Ils m’ont aimé un jour pour les raisons qui les regardent eux seuls et ils ne veulent pas que je change. Je les déçois.
Paul – Tu parles de tes nouvellement détestables anciens copains ? Tu dois surtout décevoir ta propre intelligence en piétinant dans ce mauvais débat. Ah ces incompétents de critiques… Ce genre de conversation un peu moisie ferait une très bonne mauvaise scène. Une scène molle.
Jean – Je ne sais pas. Je n’en ai jamais écrite de cette espèce.
Paul – J’ai appris en vous fréquentant, toi et tes semblables, à reconnaître le bon du mauvais. Je te dis qu’elle serait pitoyable.
Jean touché – Je suis mauvais et pitoyable maintenant pour toi alors ?
Paul buvant un verre de vin – Rien dit de tel. Et puis, je suis quand même raisonnablement capable de dissocier une œuvre lamentable de son auteur. Si un jour je rencontre un tel créateur. Je saurai faire la différence. Il y a des épiphénomènes.
Jean – Des épiphénomènes. Je vais te dire moi. Les critiques, ils sortent toujours tout du contexte. Ils adorent ça. Ils sont tellement actuels. C’est une chose toute simple qui leur permet de les rendre moins désorientés aux yeux des imbéciles qu’ils font parfois, entrer au théâtre. De moins en moins d’ailleurs.
Paul – Le théâtre est en crise.
Jean – Il est post-dramatique. Ils n’ont jamais osé quitter les bancs de la faculté, ces beaux scrogneugneux journaleux. Qui déambulent.
Paul – Arrête. C’est indécent. Et inutile. Avance maintenant.
Jean – Mes dernières pièces en sont la preuve pourtant.
Paul – Qui datent de quand ? Deux ans. Ou à peu près. Je sais que tu as cessé d’écrire depuis plusieurs mois. Toi qui martelais qu’écrire est vital pour toi. J’ai l’impression, moi, de te tenir à bout de bras depuis quelques temps.
Jean se tait.
Paul – Tu as été encensé. D’autres auraient marché dans le feu avec les pieds trempés dans l’essence pour être adulé comme tu l’as été. Tu es même enseigné au lycée. Ou à l’université, je ne sais plus.
Jean – A l’université, Paul.
Paul – Ce n’est pas pour un ou deux mémoires. D’autres ont déjà conchié avant toi tes anciens thuriféraires. Et toi, tu vas là-dedans. Ils t’ont applaudi. Brillamment. Ils t’ont descendu. Avec tout autant d’intelligence ou de savoir-faire. Ils t’ont nourri. Ainsi va la vie. Haut. Bas. Bas. Haut. Avance maintenant.
Jean – Des frotte-manches me nourrir ? L’argent de mon public m’a nourri. Bien. Je te rends grâce pour l’intéressante leçon de morale. On ne peut pas être et avoir été. Ma grand-mère se plaisait à le dire. Je suis passé à autre chose, Paul. Je ne fais que ça. Tu ne m’as pas répondu. A quelle heure vais-je sentir le grand terrible frisson ? Quand est-ce qu’à l’interphone sonnera la troupe qui m’adore ?
Paul – Bientôt, Molière. Bientôt.
Paul termine de mettre en place tout le décorum du repas. Il attend que Jean prononce quelques mots gentils. Des félicitations. Même un grognement. Plusieurs secondent passent. Paul est sur le point de s’agacer quand un bruit se fait entendre de l’appartement du dessus. Des cris, dirait-on. Un couple se dispute. Une porte claque. Jean et Paul sont attentifs. L’oreille dressée. Puis, un instant après, traversent le plafond les graves et glissants arpèges d’un trombone. Qui dureront, par intermittence, durant tout le dialogue qui suit.
Jean – Tu les as croisés les nouveaux du dessus ? Ils n’en finissent plus de se disputer.
Paul – Oui. C’est un jeune couple.
Jean – Paraît-il.
Paul – Le mec n’est pas trop mal. Un drôle d’air de hibou quand je l’ai vu. Un regard fuyant qui paradoxalement te scrute.
Jean – Bizarre la description. Mais tu n’as pas tort. Je l’ai vu aussi.
Paul – La fille, elle, est plus mignonne.
Jean – Elle a son genre. Elle ne m’a toujours pas dit bonjour quand on est dans l’escalier. Une sauvage. Mais silencieux ou calmes, ces deux-là, non. Je me demande qui joue du trombone des deux. Et si il ou elle se croit musicien. C’est atroce. On dirait un taureau qui monte sa vache.
Paul – C’est un jeune couple. Ils ont l’air de s’être rencontrés il y a peu. A présent, ils se découvrent les points qu’ils n’ont pas en commun. C’est tout. Tu ne te souviens pas pour nous ?
Jean – Et tout de suite à la colle. Ils vont vite ces petits. Quel âge d’après toi ?
Paul – Une petite vingtaine. Ils sont tout fous. Ils sont en appétit l’un pour l’autre.
Jean – Oui. Et particulièrement quand ils laissent par inadvertance, toutes les nuits, leurs fenêtres ouvertes. Ils n’ont pas d’appétit. Ils sont affamés.
Paul – L’un de l’autre. Oui. L’été approche. Il commence à faire chaud. Nous aussi nous laissons nos fenêtres ouvertes. (Un temps.) Pour dormir.
Jean – Elle se fait prendre par derrière, celle-là.
Paul – Pardon ?
Jean – Je l’ai compris tout de suite, avec sa voix étouffée pour nous faire saisir qu’elle jouit. Elle l’étouffe trop vivement sa voix. J’ai visualisé immédiatement le manège. Elle a le visage enfoncé dans l’oreiller. Histoire d’être discrète mais quand même exhibitionniste vocal en même temps. La main de l’autre appuyée fermement sur sa nuque, je suis sûr. Une main ferme, mais pour de faux. Elle se fait gamahucher par le popotin. Le chibre est son ami.
Paul – Tu n’es qu’un vicieux.
Jean – Ils sont d’extrême gauche. J’en suis certain. Je l’ai aperçu aussi, lui. Il a des yeux fébriles. Intéressant.
Paul – Je ne vois pas le rapport. Tu es un être mauvais. Il te plait ?
Jean – Non. On dirait qu’ils vivent complètement dans un fonctionnement binaire. D’abord, ils arrivent chez eux l’un après l’autre. Puis, ils ouvrent leurs fenêtres. Ensuite, ils baisent. Ils gueulent. Ils gueulent. Ils baisent. Ou vice versa. La rue est enchantée par leurs feulements. Je te rappelle qu’ils t’empêchent de dormir et que le matin tu te réveilles d’humeur exécrable pour aller au travail. Par voie de conséquence, je pâtis de cette situation.
Paul – Tu en pâtis dans ton lit, mon amour. Rien ne t’oblige à te lever à la même heure que moi le matin. Ou si tu le fais, tu devrais en profiter pour écrire.
Jean – Je me lève juste après ton départ. Mais je ne peux jamais t’en fournir la preuve puisque tu es déjà parti. Ils arrivent ou pas ?
Paul – Jean.
Jean – Oui ?
Paul – Tu ne me dis rien.
Jean – Mais si. Je t’aime Paul. Depuis plus de dix ans c’est ainsi.
Paul – Tu n’as rien d’autre à me dire ?
Jean – Sur ?
Paul – Ce soir. La table. La pièce. Les bonnes odeurs qui viennent de la cuisine.
Jean – Si. C’est magnifique. Tout est parfait. Comme d’habitude avec toi. Jusqu’à la tache de sauce sur ta chemise. Attention.
Paul essayant de faire disparaître la tache en la frottant – Mince. Bien sûr que je ne veux pas d’imperfections. Mince. Mince. Mince. C’est un repas. Un repas a toujours de l’importance. Il doit toujours en avoir. Toi tu t’en fous. Zut ! N’importe quel repas. Que cela soit pour ce qu’on mange. Comment on le mange. Dans quel cadre on le mange. Et avec qui. Et ce soir, ouf, sauvés, on ne fera pas que mâcher et déglutir tous les deux devant les programmes du câble. Ce soir, nous recevons. Pour une fois.
Jean – Ca s’appelle un épiphénomène.
Paul – Tu es superbe.
Jean – Toi aussi mon loup. Elle n’est pas partie. La tache.
Paul – Merde. Tu me comprends quand même ?
Jean – Je lis entre les lignes, tu le sais. J’entends bien que tu me dis encore, à ta façon, que tu t’ennuies. Qu’on ne voit pas assez de monde. Combien de discussions avons-nous eu en cinq mois, à ce sujet ?
Paul – Assez pour tirer la sonnette d’alarme, ne crois-tu pas ?
Jean – Je ne fais jamais confiance au désespoir. Il déçoit toujours.
Paul – Pourtant depuis des mois tu rumines.
Jean – Je préfèrerais que tu me fasses venir les larmes aux yeux. En me chantant par exemple La chanson des vieux amants de Brel. (Il chantonne.) Oh mon amour, mon doux, mon tendre, mon merveilleux amour… (Un silence.) En me sautant dessus est aussi une autre possibilité. Plus en phase avec mon taux de testostérones actuel. Il n’y a pas qu’elle, là-haut, dont le chibre est l’ami.
Paul – J’ai été aussi le chassé. (Un temps.) Je me demande si tu te souviens encore à quoi je ressemble. Tout nu.
Jean – Je suis souvent dans la salle de bain pendant que tu te laves.
Paul – C’est peut-être ça le problème.
Jean – Quoi ?
Paul – Mon ventre. Tu l’observes. Tu ne te fais pas à ce que je pourrais devenir. Même si c’est dans vingt ans. Tu es là, comme à suer pour ce que mon ventre risque de devenir. Attentif et crispé comme une bégueule devant un bordel. Ton taux de testostérones, comme tu dis…
Jean – C’est médical. Je ne fais pas ce que je veux avec mon corps. Arrête. Tu me plais.
Paul – Non, va, c’est vrai. C’est aussi médical. Ton gastro-entérologue a eu son mot de spécialiste de la chose à dire. Il s’est placé entre nous deux. Entre nos deux attentes. Je ne fais qu’appliquer ses recommandations. Pour ne pas t’user le fondement. Tu sais, je plais toujours. Je mûris en beauté et assurance. (Frottant sa chemine.) Mais c’est quoi cette tache ? Elle ne part pas.
Jean – C’est une répartie digne du théâtre de boulevard que tu me lances.
Paul – Quoi, pour la tache ?
Jean – Non. Mon fondement. Son usure.
Paul – Ah celle-là. Le maître salue-t-il l’élève ?
Jean – Imbécile.
Paul – Et puis tu as mal.
Jean – Imbécile. Deuxième fois. Alors, je peux, un jour complet, ne pas aimé être transi de douleur… jusqu’au fondement de moi-même, comme tu dis. Et puis, l’autre, la réclamer à cor et à cris, ce lancinement pervers, jusqu’à me dessécher sur place. Parce c’est comme ça. Et que c’est toi. Avant tout.
Paul – Tu es compliqué.
Jean – Argument décisif. (Un temps.) Et toi, tu es en manque d’enfant. Depuis des années. Cette absence te tracasse. Te pèse. Te paralyse. Ca nargue ton besoin d’éternité.
Paul – Tu ne me comprends pas.
Jean – Tu ne me comprends pas.
Un long temps. Jean et Paul se regardent. Des cris en haut. Comme la concrétisation de ceux qu’ils ne peuvent plus se lancer. Une porte claque à nouveau. Une sonnerie. Paul et Jean se demandent si ce ne sont pas les voisins qui sont descendus. C’est l’interphone. Jean a comprit que ce sont les invités qu’ils attendent. Il se raidit. Jean aura un comportement de lapin pris dans les phares d’une voiture. Paul répond.
Paul – Oui ? Bonsoir. Non, vous n’êtes pas en retard. Pile à l’heure même. Deuxième étage. A gauche. Ha c’est ouvert déjà. Montez. Nous vous attendions. Ils montent Jean. Ne reste donc pas assis. Viens les accueillir. La porte d’en bas est encore en panne. Ils viennent de me dire qu’elle ne ferme toujours pas. Allez, lève-toi. J’entends l’ascenseur. Viens. Viens, mon cœur. Ce n’est pas grave. Ce sont des mots. C’est le début d’une bonne soirée. Je t’aime.
Scène 2
On frappe à la porte.
Paul – Ce sera une bonne soirée.
Jean amoureusement ? – Ta tache. (Rapidement.) Nous en aurons. Des enfants.
Paul regarde dans l’œilleton de la porte. Il l’ouvre devant Jean qui est derrière lui. Comme pris dans la glace – Bonsoir. Bonsoir. Je suis Paul. Entrez donc. (Franck entre en premier. Suivi de Marie puis de Matéo.) Des fleurs. Du vin. Des gâteaux. Merci. Vous n’auriez pas dû. Bienvenue. Jean, tes invités sont ici.
Franck joyeux, tendant la main – Bonsoir, monsieur.
Jean crispé – Bonsoir. Vous êtes qui ?
Franck même jeu – Je suis Franck. C’est moi qui vous a écrit la lettre.
Jean à Paul – Bonsoir monsieur. (A Paul.) Tu l’as entendue comme moi cette faute : c’est moi qui vous a écrit la lettre. Et l’autre avec son prénom de jeune premier corse. (A Franck.) Quelle bonne idée vous avez eue. Je l’ai lue, puis plusieurs reprises. Et mon compagnon ici présent l’a trouvée moins pire que celles que je reçois habituellement. Bonsoir mademoiselle.
Franck un peu surpris par la réponse de Jean – Voici ma camarade Marie et son copain Matéo.
Marie – Bonsoir monsieur. Merci de nous recevoir.
Matéo fait un signe de la main.
Marie – Ne fais pas ton ours ou ton timide, Matéo.
Matéo – Je ne suis pas timide.
Paul – Bonsoir, Matéo. Venez, venez, avancez vous. Donnez-moi vos affaires. Prenez place. Merci encore pour les fleurs, le vin, les gâteaux. N’est-ce pas Jean ?
Jean – En effet. Merci. Vos fleurs sont fraîches.
Paul – Elles sont belles aussi. Je cherche un pot. Je range les gâteaux dans le frigo. Et je reviens. Je vous laisse avec celui que vous vouliez rencontrer.
Jean – Non. (A Franck, Marie et Matéo.) Vous ont-ils donné, chez le fleuriste, ce petit sachet qu’on met dans l’eau pour faire durer les bouquets ?
Paul s’éloigne. Un ange passe. Voire deux.
Marie – J’imagine. Il l’a agrafé quelque part. En tout cas.
Jean – C’est très utile ce produit. Ca fait des merveilles. J’ai vu des iris coupés résister pendant quinze jours.
Un temps.
Franck – Je suis enchanté de faire votre connaissance, monsieur. Je pensais depuis longtemps à prendre contact avec vous. Je n’osais pas.
Jean – Pourquoi donc ?
Franck – J’ai entendu un écrivain dire que les lettres qu’on pourrait lui envoyer le dérangeaient dans son travail. Vous savez… Il disait que répondre prend du temps. Et que ce temps passé à répondre lui manquerait pour écrire son œuvre.
Jean – Qui est-ce qui a dit cette chose ?
Franck fait un geste montrant qu’il ne s’en souvient plus. Matéo sourit.
Jean – Dites-moi, êtes-vous tous les trois autant que vous êtes des comédiens ?
Marie – Oui.
Franck – Oui. Nous sommes au Conservatoire encore. Mais nous faisons aussi partie d’une petite troupe qui tourne un peu dans les petits festivals qui veulent bien de nous et Marie suit des cours en plus à l’université, en Arts du spectacle.
Marie – Option théâtre.
Jean – Option théâtre. Tout se tient. Voulez-vous des cacahuètes grillées ? Servez-vous. Nous en avons plein.
Paul revenant et s’installant parmi eux – Alors ?
Jean – Ils ne m’ont pas encore dit s’ils aiment ou pas les cacahuètes grillées. Nous avons des pistaches sinon. Non ? Ce sont toujours les cacahuètes qui ont l’avantage pour les apéritifs.
Paul – (A Jean.) Calme-toi. Tu te ridiculises. Tes admirateurs te regardent. Ils sont chez nous, Jean. Je suis là. (Aux jeunes comédiens.) Alors, vous voulez monter une pièce de cet individu ? Oh pardon, j’avance peut-être un peu trop rapidement le sujet.
Franck regardant Marie – Non. Non. Au contraire. Mais nous voulions surtout vous rencontrer pour parler théâtre, dramaturgie et écriture dramatique.
Jean soudain plus assuré – Oui. (Grignotant des amuse-gueules.) N’oubliez pas la poésie. C’est essentiel. Le langage au théâtre, selon moi, doit être un langage autre que celui de nos atterrantes existences. Il en utilise néanmoins le matériau de base. Les mots. Mais il s’échappe du sens commun pour créer autre chose.
Marie – De la poésie.
Jean – De la poésie. Le théâtre ne peut être que grâce au langage poétique. Tout doit conduire à la grandeur et à la splendeur d’une fête pour les sens. Le jeu des acteurs. Leur voix. Les costumes. Les décors. La langue. Le théâtre, d'après Lorca, c'est la poésie qui descend dans la rue.
Au moment où Jean commence à opérer une élévation intellectuelle, les glissandis obscènes du trombone de la voisine se font entendre. On dirait ceux qu’a employés Chostakovitch dans son opéra Lady MacBeth du district de Minsk pour concrétiser musicalement le râle d’un couple qui fait l’amour.
Tous se glacent.
Un temps.
Paul – Nous avons une voisine musicienne.
Jean – Ou un voisin. Nous n’avons pas pu encore éclaircir le mystère.
Marie – On dirait du trombone.
Franck – On dirait bien oui. Tu as raison.
Jean – Je ne sais pas ce que c’est. C’est inidentifiable. Vous le pouvez, vous ?
Nouvelle échappée du trombone. On attend que la bourrasque passe.
Matéo – C’est un trombone. Mon grand-père en joue. Il s’éclate dans une fanfare.
Jean – Une pena ?
Matéo – Quelque chose dans ce genre.
Paul – Si vous le voulez bien, vous pourrez parler théâtre, dramaturgie et écriture théâtrale un peu plus tard. Ne sombrons pas dans le sérieux immédiatement. Que buvez-vous ? Suze ? Martini rouge ? Martini blanc ? Ouzo ? Vin blanc ?
Jean – Peut-être que ces jeunes gens apprécieraient un Armagnac de soixante ans d’âge.
Marie – Ce n’est pas trop fort ?
Paul – Un Armagnac ?
Jean – Oui. Ton Armagnac. Il faut bien le sortir de temps en temps. Sinon ce seront les archéologues du futur qui s’en régaleront. Quand toute civilisation s’effondrera. Nous, nous serons morts sans avoir fait baisser le niveau de la bouteille. Nous sommes peu de choses, Paul.
Paul légèrement agacé – Tu as raison. C’est une bonne occasion. (Un temps.) La compagnie est jeune. Agréable.
Franck – Merci.
Paul qui a cherché sa bouteille – Alors, qui en veut ?
Jean – Qu’ils respirent les effluves d’abord.
Paul – Tu as raison.
Il ouvre le capuchon de la bouteille qui circule ensuite. Chacun respire l’odeur.
Marie – Je ne veux pas être impolie, mais je ne pense pas être assez forte pour l’expérience.
Franck – C’est très gentil de votre part. Mais je crois bien que ce ne sera pas non plus pour moi le grand soir ce soir. J’aurais trop peur de perdre mes moyens intellectuels. Soixante ans d’âge. C’est corsé. Combien de degrés ?
Jean – Moyens intellectuels… C’est moi qui a écrit la lettre. Le degré de cet alcool frise celui qui nettoie les plaies.
Franck – Excusez-moi ?
Jean – Je disais que c’est dommage de ne pas boire un tel plaisir. Vous ne savez pas si on vous en proposera une lichette plus tard.
Paul soulagé de ne pas avoir à servir son Armagnac – Que buvez-vous à la place ?
Marie – Un martini blanc.
Franck – Une Suze.
Paul – Et pour vous ?
Matéo – Du vin. Du vin blanc.
Paul – Excellent choix… pour tous les trois. Et toi, Jean, ce sera quoi ?
Jean – Je me servirai.
Paul – Comme vous le voyez, je fais office de la fille de maison.
Matéo se raidit à ces mots. Chacun boit son verre.
Franck – Il est très agréable cet appartement. Vous devez y être bien votre ami et vous-même. Y avez-vous un endroit à vous pour écrire vos œuvres ?
Jean – Oui.
Paul – Tu leur montreras ça plus tard.
Franck – Je serai ravi de cette visite privée.
Sans se retourner, avec le pouce, Jean désigne derrière lui un endroit qui n’est pas sur scène.
Jean – Oui. Bureau. Là-bas.
Paul – A table, maintenant. Nous continuerons cette brillante et mondaine conversation avec l’estomac plein.
Marie – C’est vous qui avez cuisiné ?
Paul – Oui.
Jean – Comme cuisinier, il est fabuleux.
Marie – Ca sent super en tout cas.
Jean – Ouais. Ca sent super.
Scène 3
Paul distribue les places. Chacun s’installe. Paul arrive avec l’entrée. Quand, au-dessus, après un ultime tremblement du trombone, c’est le déclenchement de la tempête. Ca hurle. Ca trépigne. Ca s’invective.
Julie voix off – Sale con !
Une porte claque plus violemment que les fois précédentes. On entend des bruits de pas qui descendent rapidement un escalier. Qui se rapprochent. Dans le couloir. Dangereusement. On frappe à la porte.
Jean entre ses dents – Oh non.
Paul se lève.
Jean – Paul, nous avons des invités.
On frappe encore. Paul se dirige vers la porte. Regarde de l’autre côté par le judas. L’ouvre. C’est Julie. Le visage défait. Mais forte encore. Son trombone dans les bras.
Julie – Bonsoir, je m’appelle Julie. Je suis la voisine du dessus. Excusez-moi de vous déranger à cette heure-ci, mais ça ne va pas du tout. J’ai un fantôme et un fiancé fou chez moi.
Jean – Non. Paul. Nous sommes occupés.
Hervé voix off vociférante – Julie, où es-tu ?
Jean – Ce ne sont pas nos affaires. Paul. Dis-lui au revoir.
Hervé même jeu – Julie, je vais te tuer.
Paul tirant Julie à l’intérieur et refermant aussitôt la porte – Venez. Vous ne nous dérangez certainement pas. Cette jeune fille a visiblement besoin d’aide, Jean. Je suis désolé, Matéo, Marie et Franck.
Marie – C’est naturel. Nous comprenons. Nous pouvons partir si vous voulez.
Jean – Non. Restez donc. Je vous ai invités. Alors quelle pièce de moi avez-vous élu pour être jouée par vous ?
Franck – Le mangeur.
Paul – Venez vous asseoir. Julie. Est-ce que je me trompe ?
Julie – Non. Je suis bien Julie. Votre voisine du dessus. Je suis sûre qu’il me cherche dans les couloirs. Il a voulu taper avec un marteau sur mon trombone. Je ne l’ai pas laissé faire. Vous savez ?
Paul – Heureusement. Passez-moi votre instrument que je le range.
Julie – Non. Je le garde. Il est à moi. Que cela ne vous offense pas. Je l’ai reçu en héritage. De ma grand-mère. C’est affectif.
Jean – Le mangeur ? Et pourquoi pas les autres de pièces ?
Franck – Hé bien.
Matéo – Avec les autres, on trouve qu’on s’emmerde un peu.
Jean – J’en conviens. Elles sont trop difficiles à jouer pour des comédiens de votre âge. En effet.
Matéo – Non. Elles sont juste emmerdantes.
Marie et Franck – Matéo !
Matéo – J’ai faim moi.
Julie – Je ne veux pas gêner vous savez. Mais vous étiez le premier chez qui j’ai eu l’idée de venir me cacher.
Paul – Ha bon ? Je ne sais pas. J’ai dû mal comprendre mais vous avez parlé tout à l’heure de fantôme chez vous.
Julie – Il y a chez moi un esprit. Vous ne me croyez pas.
Paul – C’est que. Non. Tout de go, je ne sais pas. Je ne vous connais pas. C’est très étrange.
Julie – Je vous comprends.
Paul – C’est la première fois que j’en entends parler en tout cas. De ce fantôme chez vous.
Julie – Appartement 32.
Paul – De ce revenant dans l’appartement 32.
Julie – Ca ressemble à du « Shining », n’est-ce pas ?
Paul – C’est déroutant.
Julie – Je l’ai dit à Hervé que nous ne sommes pas seuls chez nous.
Jean – Elles sont difficiles. Mes pièces. Je n’ai jamais voulu céder à la facilité. Des acteurs et metteurs en scène… plus âgés que vous… m’ont assuré du contraire. Qu’ils en suaient. Mais le résultat était bel et bien là. Au théâtre.
Julie – Hervé, mon copain, ne veut rien entendre de ce que je lui raconte. Nous ne sommes pas seuls là haut. Je dois vous dire quelque chose.
Paul – Quoi donc ?
Julie –Vous avez de beaux yeux. Et vous sentez bon. Votre main est douce.
Paul – Je…
Julie – J’ai remarqué tout de suite cette bonté dans le regard quand je vous ai croisé dans les escaliers.
Paul – Mais vous baissiez la tête. A chaque fois vous agissez ainsi.
Julie – C’est pour faire diversion.
Paul – Je comprends.
Julie – Vous êtes bien bâti aussi. Je sais que vous pouvez me protéger. Du spectre. Et de…
Paul – Je pratique la spéléologie et l’escalade.
Julie – Je comprends.
Franck bas à Jean – Vous savez, je suis gay moi aussi.
Jean observant Paul et Julie – Quoi ?
Franck – Et pas farouche.
Jean – Qu’est-ce que ?
Franck – Je voudrais être votre muse.
Marie – Je crains que sous nos yeux le monde ne soit en train de s’effondrer, Matéo.
Matéo – Sympa. Je n’aime pas les pédés de toute façon.
Jean à Franck – Quoi ?
Julie – Je l’aime beaucoup moi Hervé. Il me fait jouir. C’est du délire.
Paul – Oui. Je sais.
Julie – Comment ça ? (Un temps.) Les fenêtres…
Paul – Oui. Ouvertes.
Jean à Matéo – Quoi ?
Julie – Ca vous embarrasse.
Paul – Du tout.
Franck – Je ne voulais pas dire ce que j’ai dit de cette manière-là. Mais. Je ne suis pas farouche. Je vous admire. Je veux vous inspirer des pièces. Des rôles.
Marie – Matéo ? Es-tu homophobe ?
Matéo – C’est ça le mot ? Homophobe ?
Jean – Attendez une seconde.
Julie – C’est incroyable. Ca m’envahit. Je ne retiens rien.
Marie – Oui. La peur de l’homosexuel.
Matéo – Je n’en ai pas peur.
Marie – Alors ?
Matéo – Je ne veux pas. C’est tout.
Julie – J’en veux toujours plus.
Marie – Tu me choques, Matéo.
Jean – Vous êtes certes mignon.
Julie – Pardon. Je vais peut-être un peu loin. Après tout, vous êtes un inconnu pour moi.
Paul – Le hall et l’escalier nous ont fait nous voir.
Julie – Je l’ai connu, il était déjà un peu spécial. Hervé. C’est un mystique. Ce doit être pour cela qu’il refuse que je lui parle de notre fantôme. Il achète et lit des livres, Hervé, qui parlent de l’homme renouvelé. C’est attrayant. C’est coloré dedans. Il y a plein de gens inquiets. Puis souriants. Dans ces livres, Hervé dit y trouver des éléments de vie nécessaires à la construction et l’épanouissement de la sienne.
Paul – Vous aimez mes yeux ? Vraiment ?
Julie – Oui. Il fréquente plus ou moins un centre qui s’appelle l’Institut.
Paul – Quoi donc précisément ? Leur couleur ? Leur forme ? Ce que vous voyez dedans ?
Julie – Il a des copains là-bas. Un peu tordus quand même. Ca l’apaise, ces séminaires. Il y est invité. Je suis contente. Et puis, il revient en pleine forme. Je suis contente.
Paul – Mais vous vous criez dessus aussi.
Julie – Oui. C’est un tempérament. Comme moi. Différemment toutefois. Mais c’est aussi pour la motivation sexuelle, ces engueulades. Ca accélère ma production de progestérones et lui celle de sa testostérone. Ainsi nous sommes en symbiose. Et les dieux sont alors avec nous.
Jean – Votre fantôme aussi. Vous voulez quoi ?
Franck – Montrez-moi votre bureau, monsieur. Je ne suis pas farouche.
Jean – Vous êtes certes mignon. Vous y allez un peu fort. Chez moi. Maintenant ?
Matéo – Je commence à avoir vraiment faim. Marie, embrasse-moi.
Ils s’embrassent.
Julie – Vous êtes vraiment séduisant de près.
Paul – Paul.
Julie – Oui ?
Paul – Mon prénom est Paul.
Julie – Comme sur votre boîte aux lettres alors.
Paul – Exactement.
Jean – Paul.
Julie – Etes-vous homosexuel ?
Jean – Ecoutez petit jeune homme. Je vous remercie pour votre proposition. Vous pouvez être à mon goût. La peau claire. Merci de vous intéresser à mon œuvre. Le mangeur, c’est très bien. Paul ? Comment va la voisine ?
Paul – Elle se remet vite de ses émotions.
Jean – Parfait. Reviens. Nous n’avons pas fini de manger et le beau Matéo a très faim.
Matéo – Quoi ?
Franck – J’ai fait ce que j’ai pu Marie.
Marie – Ce n’est pas grave.
Franck – J’ai le cœur brisé. Je n’aurai pas la force de lui demander de me dédicacer mon volume du Mangeur. Je veux partir. C’est une catastrophe. J’ai honte.
Jean – Paul. Je t’attends. Ca suffit. La demoiselle est assise. Elle n’a pas si l’air abattu que cela.
Paul – Oui.
Julie – Oui à quoi ?
Paul – Oui. Je suis homosexuel.
Julie – Diantre.
Paul – Déçue ?
Julie – Non. Motivée plutôt.
Paul – Et votre compagnon ?
Julie – Et le vôtre ?
Jean – Chut ! Taisez-vous. J’entends des pas.
Un temps. On tambourine à la porte.
Jean – Non.
Julie blanche se recroquevillant sur elle-même – Non.
Franck déboussolé cognant son front contre la table – Non. Non. Non.
Paul en tournant la clef dans la serrure pour la fermer – Non.
Marie repoussant Matéo – Non.
Matéo – Pourquoi pas.
Hervé voix off – Julie ! Julie ! Julie ! Je sais que tu es là.
Paul – Gardez votre calme Julie. Je suis à tes côtés. Qui est-ce ?
Hervé – Hervé. Le voisin du dessus. Ca va vous paraître idiot, mais je cherche ma copine. Elle s’appelle Julie.
Jean – Paul. Ce ne sont pas nos affaires.
Marie – Vous me décevez par votre attitude.
Paul – Je ne sais pas de quoi vous me parlez Hervé.
Hervé – Julie !
Marie se lève et va se mettre à côté de Julie. Elles se serrent dans les bras l’une de l’autre. Et font des messes basses aussi par la même occasion.
Marie – C’est ton copain derrière la porte ?
Hervé – Julie ! Je t’en prie. Reviens-moi.
Julie – Oui. C’est lui. Sur la photographie.
Julie montre à Marie une photographie.
Marie – Il a une tête et un physique à être materné. J’aime ça chez les garçons. Dommage qu’ils soient souvent les plus nerveux.
Julie – Oui. C’est ton copain là-bas ? Il a tout du petit macho, non ?
Marie – Oh, on dirait comme ça. Mais en fait non. C’est un comédien.
Jean – Viens à côté de moi. Paul.
Paul – Viens. Toi.
Matéo – Le traquenard.
Hervé tapant de plus en plus fort contre la porte. Voix off – Julie ! Julie ! Sors ! Expliquons-nous. Je t’en supplie.
Julie hurlant – Hervé ! Va-t’en ! (Un temps.) Je te quitte ! De toute façon, je t’ai quitté.
Les coups s’arrêtent net.
Paul – Qui ?
Julie – Hervé. Le mec avec qui je vis.
Paul – En êtes-vous certaine ?
Julie – Je suis jeune. Je suis aussi une forte femme. Je sais aussi ce que je veux. Vous me plaisez énormément Paul.
Jean – Elle dit quoi là ?
Franck – De ce que j’entends, elle le drague. Je ne suis pas farouche. Je vous plais.
Jean – Je ne vois qu’une seule chose sensée à faire.
Franck – Le bureau ?
Jean se lève. S’avance vers Paul. Lance un regard terrible à Julie. Regarde Paul. Est près de la porte. Il en tourne la clef. Et l’ouvre. Hervé se tient derrière.
(2005)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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21.07.2007
Nuit d'horreur
Remonte ma très sombre nuit.
Cette fois-ci encore,
Emplis de toute ta lourde masse
Mon ventre qui pour toi s’est fait niche : viens.
N’entends-tu pas, maman, mes aboiements ?
L’oestrus : sa cause ? ta visqueuse présence qui s’annonce...
Ô mâle et douloureuse mère ! ma sombre nuit,
Ne viendras-tu pas lorsque je t’appelle ?
Puis elle chuchota, déjà sous moi s’enroulant.
« Cherche je ne suis guère loin.
Jappe toujours que je t’entende.
A ta voix,
Exténuée par le désir crispé,
Je reconnaîtrai plus sûrement ma route
- Je me tiens depuis si longtemps près de toi.
Fils, Jocaste à tes cuisses ne serait plus languide.
Oh ! Amoureuse, je suis aguicheuse ; et je suis belle :
Ne t’en inquiète pas.
La darse matricielle au tiers abattue,
A son eau ruinée, j’apporte
L’eau de ma soie : je m’y dilue.
Je te rejoins. Je m’accroche.
Recevras-tu la parturiente de tes jours,
L’antique accouchée qui te connut neuf mois,
Toi debout et qui pourtant aboies ?
Nous voici rendus, rauques de manque, l’un à l’autre,
Mon amour, ma chair.
Etreins-moi fort. Car mes lèvres réclament,
Au creux de l’abreuvoir de tes paumes,
Nos Noces rouges de vin apprêtées
Qui, vers toi, me font comparaître.
Je sucerai ton sein ; je le mordrai,
Pour retrouver le goût fameux du vrai breuvage
Qu’un dieu flagellé a perverti.
Je viens en toi ; je ne suis plus à ta cuisse.
Je m’insinue plus haut ; et tu gémis. »
Mère, terrasse-moi par notre chair commune.
Mets-moi à terre,
Une jonquille fichée dans la gorge,
Que je me sente épais comme une chienne
Aux mamelles gonflées, noires et tirées :
Que je te donne vie,
Au cœur de cette nuit qui es toi qui me fécondes,
En qui je suis installé,
Que je veux quitter.
Ô Mère, délivre-moi enfin :
Puisque je n’ai pu être mort-né,
Que ta tête molle, tout à l’heure,
Comme un poisson me déchire,
En me vidant.
Au geste fatidique, elle me questionne :
« Ne t’aimes-tu donc pas ? »
A présent, je suis mort pour le destin,
Etendu, flasque, entre les bras de ma meurtrière.
(1995)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
11:10 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
20.07.2007
Je t’ai vu très beau, à côté d’elle si belle
A Philippe (dont je ne sais plus rien)
Je t’ai vu très beau, à côté d’elle si belle
Qu’un ange, à vos genoux, tous deux vous contemplait,
Partageant - là - votre désemparé silence.
Ô digne front ! d’effroi penché sur le néant
Où te regardent, précédant toute tristesse,
Les feux, blessés par ton malheur, du pur Amour :
« Doux enfant, que t’est-il arrivé qui délie
Nos si proches mains l’une de l’autre, dis-moi ?
- L’Enfer a pris possession de moi, Seigneur ;
Et je tremble et perds toute consolation.
Je suis pris de vertige quand je me réveille,
Quand je veille et quand je m’endors. Je suis laissé
A l’abandon de mon inépuisable peine.
- Mon enfant, combien je suis désolé. La Terre,
Avec moi, et les cieux pleurent et s’inquiètent.
Je ne t’abandonne pas : Vois le parfait Ange
Qui, à tes pieds, plein d’attachement, t’admire.
Le vois-tu, ce fier chérubin que je t’envoie,
Les roses, à sa bouche, de mon affection ?
Ô indéfectible et vivant sentiment d’être,
Mon fils, toi Fils d’Amour, ne désespère point,
Puisque je ne tolérerai pas que tes lèvres,
Maîtresses de ce sourire porteur de tant
De force, par ma faute, manquent d’Azur - Ah !
Qui entendra ma plainte qui, au fond de moi,
Est mise comme un vivant tombeau silencieux
Où mon hurlement se dresse ? Qui ? - La Tendresse. »
A ce mot, tes yeux confus à nouveau découvrent
L’Esprit pâle et très aimant qui, vers toi et elle,
Déploie ses deux immenses ailes lumineuses
Entre lesquelles le monde rayonne encore,
Philippe. Je te sais dans l’égarement fol
Des si terribles horreurs tues - à mi-hauteur
De ta propre vie. Prends ton leste envol et vis
Avec ta toute-faiblesse ; mais vis. Le Souffle
Est là, proche comme jamais, tout prêt à faire
Exhausser ton doux nom d’homme. « Mais où irai-je ? »
Brave et délicat, le long des chemins du Pauvre.
« Seul, Lionel, totalement, éperdument
Seul... » Alors, contemple l’Ange qui te contemple,
Dont le corps présent est ton repos mérité ;
Et va, porte-toi plus avant - et toujours plus -
Aux nues de ton courage et de ta vie. Allons !
Marche avec la colonne des êtres humains.
Ne la délaisse pas ; et, par-dessus tout : aime,
Et laisse-toi aimer de tendresse, d’amour,
D’amitié - L’entier puissant Poème du Monde
T’enchantera par la caresse que tu donnes,
Sois-en certain ; la clarté se joue, pour toujours,
Dans la partition jouée de tes jolis doigts
- La splendeur n’attend qu’eux pour conduire les eaux
Brillantes du très vivant beau sentiment d’être.
D’immondes ouragans jaunes se lèveront
Autour de toi, dans les saisons de ta conscience,
Mais les arbres, la foule, la nuit étoilée,
Ta famille, tes amis, la blonde orchidée,
Les sublimes soleils du matin, du midi,
Du soir, dévisagent, pour toi, le vieil Abîme,
Où s’exilent, tombant, les séraphins déchus
(Dont tu n’es pas, Philippe, crois-moi sur parole),
D’où Dante et Orphée sont bel et bien revenus.
L’Amour t’a dit qu’il ne t’abandonnera pas,
Pour rien au monde. Les oiseaux m’ont assuré
Aussi cela, avec leur langage d’oiseaux,
Eux qui, continuellement, côtoient les cieux,
La terre, l’océan et l’air vastes, jetés
A tous les mille vents qu’à la fin ils dominent,
Comme les grands rois dignes de ces capitaines
Les menant vers les plus éclatantes victoires.
Oh, montre-nous - là - ton magnifique sourire,
Grave jeune homme aux yeux si bleus, si rieurs,
Qui furent l’enchantement d’un si joli soir ;
Ne l’oublie pas, comme je n’oublie rien de toi.
Vois donc la très riche semaison infinie
Que tu lances, par gerbes d’or démesurées,
Selon le geste ancien des pieux païens,
Projetant loin le grain en longs jets d’étincelles,
Jusqu’aux hauts rets de la vivace Création ;
Comme pluie chaude et nourricière, sur la mer
Elancée, tombant, portée par le vent du Sud
- Doux -, ces fruits épandus, irradiant notre sol,
Comme naissant de ta propre fertile main,
Déposent l’écume éternelle sur nous tous,
Ici-bas, tous les ans, et pour toute une année.
Avec toi, la conquête apaisée de la vie,
Celle où tout ton être entier est appelé,
Va se maintenir, crois-moi, selon la mesure
Commune à tous, partagée par les astres mêmes :
Nos Frères et nos Sœurs se rencontrent partout,
Saint-François-le-Pauvre, en héritage, aux siens - nous -,
Lègue les hauts piliers, les arches immenses
Et romanes du Chant de la Création,
Fraternel Cantique où le Soleil à la Lune
Fait sa cour ; où tout de la vie est accepté,
Glorifié, donné à la paix, et aimé :
Magnificat anima mea Dominum.
(Les choses simples comme voir, voir une étoile
Briller sur mon balcon, rouge et déterminée
A se faire voir ; comme boire le vin blanc
D’une personne amie ; comme toucher la plage,
Sous le poids brun de son ventre puis de son dos ;
Comme faire ses « petites courses à deux » ;
Comme bavarder sur ces roses parfumées,
Nombreuses, ordinaires, extraordinaires,
Toute une journée, et puis toute une nuit...
Ces choses-ci, qui sont notre pain quotidien,
Dans ta bouche, auront-elles la même saveur
Alors que les heures passent autour de nous ?)
Je t’ai vu très beau chaque jour où je t’ai vu,
Fils d’Amour avec qui le Soleil se confond.
L’Ange embrasse, rassurant, là, ton front baissé :
Tu respires la fleur lointaine qui attend
Que tu viennes lui donner son vrai nom de fleur.
Va ! Dans le Levant qui soutient ton ombre ; va
Vers l’exquise floraison où un long visage,
Patiemment, se languit sûrement de toi.
« Progresse avec ce que tu possèdes et connais
- Malgré tout », te murmure le Messager pâle
A ton cœur. Je ne t’ai pas vu quitter le marbre
Dans lequel était enfermée, vendredi soir,
Ton âme, assise dans ton corps franc accroupi
Auprès d’elle qui écoutait ton vif silence.
Je n’ai jeté qu’un bref coup d’œil devant chez toi
Au moment où l’Ange vous enlaçait vivants.
Ses ailes battant l’air (où d’autres s’élevaient
En myriades sorties d’un pur Botticelli
Des plus légers et délicats) vous dévoilaient
La solaire majesté qui - là - te délivre.
Et le Ciel, et la Mer, et la Terre et le Feu,
Et les Mains, et les Yeux, et le Vent, et le Sol,
L’Horizon, le Chemin, et l’Ailleurs et le Proche,
Et la Paix, le Simple, et la Vie te saluent !
Vendredi 20, samedi 21, lundi 23 juillet 2001
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
Ce long poème en alexandrins (excepté le dernier vers) non rimés a une histoire. Il est né quelques jours après avoir appris la contamination par le virus du SIDA de la bouche de celui pour qui le texte est dédié. Le soir où, par hasard, passant en voiture dans la rue, je le vis, avec son ex-petite amie, en train de lui confier son secret, et de garder silence. Elève infirmier, il avait 22 ans alors. Je n'ai su faire que cela: écrire pour lui assurer mon soutien et lui masquer mon propre désarroi. Il a pleuré à la lecture de ces quatrains dérisoires disant que cela était beau. J'avais 26 ans; - toute la gravité et l'espoir du monde dans la poésie. Cela ne me quitte pas.
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c'est chose incroyable que
c’est chose incroyable que,
déjà dans l’abîme,
écrire de la poésie soit
main qui vous retient
de
sombrer plus encore
(1994)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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