27.12.2008
RAPPEL DE LA LOI
Concernant les plagiaires, par exemple, elle:
http://blogsperso.orange.fr/web/jsp/addComment.jsp#addComment
http://blogsperso.orange.fr/web/jsp/addComment.jsp#addComment
Les poèmes qu'ils voudraient utiliser sont sous copyright.
Ainsi, tout en rendant hommage à mon talent, sachez que je tiens à votre disposition mon avocat et le tribunal pour rétablir mon droit d'auteur.
Cordialement,
Lionel Navarro
13:05 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
19.12.2008
nous allons, prenant au fur et à mesure chair où l’épine des ronces
nous allons, prenant au fur et à mesure chair où l’épine des ronces
fouille l’air et le passage des bêtes, prenant
comme anneau autour du doigt fiancé, quelque touffe de poils,
de laine, au passage odorant du mouton nombreux tout de [sonnailles,
du renard en alerte, furtif – rousse
solitude à l’affût soyeux de la trace à
suivre, fuir. L’os
et l’esprit s’entortillent l’un
l’autre comme liserons fleuris à la rampe
qu’esprit et os sont, - nous la suivons depuis toujours ; et, soi-[même,
fleurir où la peau vient
à la surface de l’épaisseur de chair, fleurir de lys
et d’œillets touffus, lourds de leurs pétales frangés,
resserrés plus que rose en son bourgeon. Être
chair, c’est – être histoire ; laisser alors aux égratignures
le soin et l’art de faire couler le sang puisque
bat un cœur au rougeoyant rentré du corps, lequel
lui-même, par nécessité, ouvre
d’une longue blessure l’existence pour preuve d’existence ; – être [corps
tatouant de son encre d’eau vive
la vie. Ainsi, « Que mes amis et mes amours m’y lisent »…
Le lundi 10 novembre 2008, Montpellier
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10:57 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
05.12.2008
voici que nous allons au temps du vieux
voici que nous allons au temps du vieux
silence – à nouveau, porteurs
des dernières nouvelles de la vie ; il faut
la solitude, la grande et seule solitude,
pour être soi-même le marcheur et la lampe
dont le marcheur a besoin,
il marche en sommeil – et toute
son âme le précède, germe de feu
blanc, à peu de distance – faisant les pas
dans le désert, fantôme d’avant–
–garde devant soi désireux d’être
silence que corps et esprit veulent écouter
Le 4 juin 2008, 3 heures du matin, La Jasse de Bernard
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
11:24 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
11.11.2008
Après une rupture II
j’assiste le – mûrissement du ciel, comme la sage-
-femme la femme accouchée, au premier jour
d’octobre, saison des vendanges, pourtant achevées au cep ; et le [vent
avec moi agit de même où se dissout
l’éclatement du soleil en d’autres vins, lumières et nombreuses [figures, nappe
claire d’avant l’automne encore maculée d’été
(ses fruits ouverts à pleine bouche…) ; il fait chaud ; le mal
qui nous a semble-t-il fait gicler entre ses doigts ne nous digère – [je !
tiens, marque les heures du pavillon rose or de mes veines, suis
l’horloge comtoise d’un seul tenant, solide, à laquelle s’accorde la [montre
aux poignets souples des arbres, – passent en diagonale sur la [place
les adolescentes émues d’être
bientôt femmes, ô – carapace légère d’elles
que délacent leurs jambes dans la rue ; le trésor est
où toute parole me trouve, l’ondine s’émerveille en mon eau, nage
dans le remous où se frottent l’un contre l’autre le limpide et [l’opaque ;
voici : conscient de moi parmi les feuilles et les herbes abstraites
de la douceur… douceur du meilleur de ce que je suis et qu’il faut [tenir,
note grave sur la corde acajou de l'alto en la musique
des pierres, des chairs, – au plus ras
de la paix des mondes et des cœurs
rincés par l’eau brûlante, au plus effleuré
des constellations en lyre toujours en moi (oui !
elles y sont, avec la compagnie de toutes leurs étoiles) ;
par les ruses du mauvais amour, moi, œuf cuit ; l’air,
imbibé des alcools sensuels égouttés des peaux
que je ne touche pas, le roulant
sous sa paume, lui brise en mille squames la coquille ; soudain – [blancheur !
et avec elle toute la libération, – à présent, la dignité
d’être fil de soie et de vie cousu
comme lignes d’indestructible main en
quête troublante de joie
le 1er octobre 2008, Montpellier
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
03:35 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15.04.2008
Qui – viendras-tu
Qui – viendras-tu
? alors que le soleil se
déverse au temps
et se vide ; quand,
ailleurs et en fuite, devenu
écume d’écume, il
se protège dans la noire
fraîcheur, sous la pierre
séchée d’été, avec
les iules et les cloportes moites
et somnolents ; signe-minéral, signe,
oui ! de lumière où
transperce une autre
pierre en celle
ayant creusé, sans
le savoir, du sol
profond et muet son
irrésistible assomption, et roche
venue du jeune espace
où la terre informe
eût pu tenter
l’expérience d’être étoile ;
carmine absence, absence, carmin
d’absence, donc, tôt
disparue dans la pierre
sombre refroidie (plus tard,
sans doute, lause), – mémoire
contenant l’avant-Dieu dont le pas veut
rattraper son dieu ; qui jamais ne
le pourra ; – – et
pierres elle-même, la terre, brandon
fumant fait monter
sa fumée d’encens où
l’infini-après-l’infini
ne l’accueille pas, – elle.
Dimanche 13 avril 2008
Dans le train, Avignon-Narbonne
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
21:30 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
07.03.2008
« Pourrissement »
Jusqu’au démembrement du Verbe
- C’est sur moi son sang qui s’est fait don.
Et la libération, et la brûlante déchirure
Décousue jusqu'à la gorge
Dorénavant muette, silencieuse superbement, et immobile,
Qui sur ma peau se sont imprimées jusqu'à l’obscène :
Le mot ne se lit plus,
Car il est chair enduisant la boue mâchée par Dieu - l’informe.
Il s’admire, mais n’est plus sens
N’a plus sa part.
Du sang sur moi
un avertissement,
l’annonce pressante des gestes à rejeter.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
14:54 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
13.02.2008
Etincelle patiemment écrite
Etincelle patiemment écrite
En voix différente(s) :
C’est l’inflexion de la flamme inhabitée
Pesante d’une parole portée disparue
Touchant presque
Le poquet depuis longtemps couvert
Où veillent les graines
Libérées par la merveille des possibles
Là, dans ces lieux connus
Cachées sous l’épiderme
Elles rêvent et écoutent
S’improviser
La composition fuguée des saisons
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
18:32 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
07.02.2008
Nos âmes seraient-elles à présent
Nos âmes seraient-elles à présent
solides ? – briques noircies, elles ont pris
du grès et du vieux bois sec
tant qu’elles s’entendent racler,
comme servante brosse à la main,
le sol des chambres
quand l’esprit au premier sommeil
ou au pas du réveil vient, s’efface,
selon ce qu’est la lumière – et
ce qui s’y voit,
ne s’y voit pas.
Café Del Mon, Montpellier, 20 – 06 – 07, 20h10
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
16:10 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
05.02.2008
Sois constante ma douleur
Sois constante ma douleur
Que je respire vive
Que tu me tiennes toi l’Eveillée
Eveillé dans l’ourlet dangereusement moelleux
Des heures de l’ensommeillement
Enfin rendue à mes mains
L’autre respiration autrement élargie
La Demeure
Au nom de baptême absenté
Dégage des murs blanchissants
L’œil éduqué d’une distance nouvelle
Sois ma douleur constante
Cantique des pas de sous la roche
Ravivé plus beaux dessinant
L’arceau et les piliers
De notre cathédrale vive dans le feu
Et avec nous présente hors de la flamme qui sont
Et l’hôte et l’invité
Nous le sentiment d’exclusion l’accueil
Nous le lien le disjoint
Nous trémières
Nous ici
Douleur moi le sol où s’étendre et prendre repos
Moi la servante moi le lieu
Le verset moi son commentaire
Penche-toi... Sur le versant de mon eau qui se fixe
Apportes-y le moins ivre de tes soins
Là est
Toute chose de sa crasse dépouillée, précis.
Que je respire vive
Que tu me tiennes toi l’Eveillée
Eveillé dans l’ourlet dangereusement moelleux
Des heures de l’ensommeillement
Enfin rendue à mes mains
L’autre respiration autrement élargie
La Demeure
Au nom de baptême absenté
Dégage des murs blanchissants
L’œil éduqué d’une distance nouvelle
Sois ma douleur constante
Cantique des pas de sous la roche
Ravivé plus beaux dessinant
L’arceau et les piliers
De notre cathédrale vive dans le feu
Et avec nous présente hors de la flamme qui sont
Et l’hôte et l’invité
Nous le sentiment d’exclusion l’accueil
Nous le lien le disjoint
Nous trémières
Nous ici
Douleur moi le sol où s’étendre et prendre repos
Moi la servante moi le lieu
Le verset moi son commentaire
Penche-toi... Sur le versant de mon eau qui se fixe
Apportes-y le moins ivre de tes soins
Là est
Toute chose de sa crasse dépouillée, précis.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
10:46 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
30.01.2008
le temps
le temps
se repose
au lieu où
bientôt
l’eau se glace –
– et gèle les âmes
derrière
lesquelles
au soleil d’hiver
s’échappe
s'intensifiant
le dieu
le mercredi 30 janvier 2008, 9h01
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
21:55 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
29.01.2008
Empreintes II
L’horizon est venu, cavalier
d’air tremblé par
le lointain aplati
entre la terre ou la mer
et, plus haut encore que cela,
le mur bleu du ciel
mité par des passages d’oiseaux
et les nuages
d’eau et de songes
échappés d’yeux arrondis et
de lèvres closes prêtes
à humecter tout un corps de mots
encore tenu dans la cave
de la cervelle – et la clarté ;
l’entière clarté du jour
éclaircie par le désir
de ce qui fut appelé et qui est
venu, est passé, – traversant
les âmes en charge du vivre,
– déposant, comme à l’allé
de la vague, les profondeurs de la mer
en état d’énigmes.
Le 24 septembre 2007, 21h50, dans le train.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
23:07 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Au jour qu’elle a choisi (Thébaïde)
Je m’absente, régulier comme
L’accroissement des jours dépliés
A ma gauche, à ma droite
Pour qu’avec la poussière ligotant mes cils à nos souliers
J’entraîne le sol à ma poursuite
Qui sert l’os, le liseron, la tombe et le vin :
Absente sois-tu Terre, que je me donne à toi
Te retirant de ma chair sans nous déchirer ou nous rompre,
Qui m’épargnera au jour précieux des larmes ; peut-être.
(1995)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
23:00 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
20.01.2008
Et lorsque, à l’heure désignée
Et lorsque, à l’heure désignée,
L’ensemble des océans dénoueront
Leur nuque jusqu’au plus haut des eaux,
L’épiderme, énorme, sera visage ;
Alors ces océans regarderont l’Ange choir
Qui garde ses ailes sur ses flancs
Et maintient sa course d’Immortel suicidaire,
Les paupières innocemment arrachées :
Lui, le Passager souverain.
(1996)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
14:20 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
05.01.2008
Dira-t-on ce qui vient
Dira-t-on ce qui vient,
silencieux, dans ses pantoufles,
à ma porte ? Quelles ombres,
ou quelles lumières gauchement grotesques
accompagnent la route
s’enroulant autour de mes jambes,
puis autour de mon buste et de mon corps ? Il faudra
donc que je disparaisse dans ce qui
à moi vient ? Il faudra donc
que l’heure vienne pour n’être plus
que le silence qui, à ma porte,
se présente. Ô gentil visiteur, chose ou gens,
prends ma place ou emporte-moi,
fais de moi un voyageur,
car je joue à la vie (tronçon mièvre de vers), immobilisé
par les rubans d’or et de ténèbre séduisants
que l’irréel du monde coud sur moi.
- Je veux passer
à autre chose, le monde étant vaste
de son néant.
(1998)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
09:48 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Recommencer
Toi qui du feu résiduel es sorti
Qui hésites
Entre tes doigts s’ajoutent
Le nombre les années
Et tu regardes ton père s’effaçant
Ta bouche voudrait
Sur le reste de ses
Cendres
Cracher
En refaire ce peu de chose virginal
A partir duquel l’Histoire prit un nom.
Toute ton eau de toi s’est retirée
(1995)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
09:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
03.01.2008
sec le sol a délibérément éteint l’entre-deux
sec le sol a délibérément éteint l’entre-deux
obscur de mes gestes : à quoi bon ?
j’ignorerai toujours
le tempo argileux qui porte à moi l’iconographie incomplète
des Présences - deux yeux gris clair qui se lèvent
pas grand-chose à part
ça, mais c’est suffisant pour s’imaginer vivre un peu
qui suivent
l’orbe ignorée d’un fragment de béatitude qu’eux seuls regardent
qui ne sont pas les miens moi qui les regarde :
ainsi leur succède l’ouvraison prévisible sur ma gorge
alors angoissée
d’une épaule grège, d’un instant
qui est la nuque et le profil en leur perpétuel équerrage
ô novation exténuée s’ajoutant aux bannies
épreins l’épure du corps mythique
unique, protéen
jusqu'à l’équilibre théorique
des sens aveuglés par la perte de soi : moi j’aurai l’abîme
sur ce sol
plus loin vers l’horizon imperceptiblement courbé je chavire
qui me veut tenir debout pour sa seule gloire
trop de grincements d’âmes lâchés par mon estomac soudain en travail
au tiers plein
je suis, gangrené, une pietà sans mère en gisant : à plat ventre
personne pour me soutenir et me faire voir
une autre fois l’oblique de toute chose infiniment changeante
me reste un souvenir à ruminer
qui me tient et me lance à chaque pas
la charade inachevée des dos et des jambes
qui défilent et puis
passent
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
23:26 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
24.12.2007
La flamme est dorénavant toute proche
La flamme est dorénavant toute proche,
qui dégoutte d’hydromel,
buvant l’humide joue de l’ancolie, au soir.
Elle n’est pas à craindre, cette flamme,
étant ce qui fut voulu, dans un cycle de prières.
Un quatuor s’y fait entendre.
Chaque instrument porte les noms latins, presque légendaires,
du petit nombre de fleurs qui nous sont chères.
Et chaque fleur tuteure un des quatre instruments
où patientent quatre morceaux de vie.
Folle, c’est le bouquet d’Ophélie, folle,
n’achevant plus de s’allumer sans violence :
« There’s rosemary, that’s for remembrance ... »
C’est l’appel lancé jadis,
après son ambassade,
sur ses pas revenant,
chargé de vivantes promesses où perle
et roule encore
une minuscule bulle rosée d’ambroisie :
C’est une graine,
prends-en soin.
Entouré de fumée,
en mouvement,
plein de fumée, l’appel, revenu
béni de mille saintes brûlures et stigmates,
chauffe comme un brandon tiré du four :
noir et rouge-orangé.
L’âme attend ce pain qu’il faut mordre.
(1997)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
10:00 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
23.12.2007
Hallucinose
Ô sacrement
La morsure de l’ange
Sur ma lèvre par elle ainsi couronnée
Parfume de vin pur jusque dans ma gorge effritée
Où respire
Amoureuse et terrible
Une feuille détachée par une enivrante voix
Du buisson ardent
Ramassée à son pied
Prise par ma bouche
Dans la bouche même du Messager consentant
La dépouille hypnagogique de ce baiser inoubliable
Que je savoure, que je mange
Que je mastique
Qui se fait chair, qui se fait corps
Distincts de ma nature, mélangés à ma personne
Au suc puissant
Déchire la frange opaque, épaisse
De tous mes sens comateux
Maintenant lavés
Dépouillés maintenant
Ô mystère de la joie
Fugace par nos erreurs
Dans l’éclair pourtant vrillant l’éternité jusqu’au coeur
Qui dans mon torse accroche les pétales ourlés
Fleurissant dans la conque bleuie des pas de l’ange
Dansant funambule avec la complicité harmonieuse de l’air
Sur le balançant fil de soie
Du fin sourire d’un champ de campanules
Parsemé de rouges coquelicots apaisants
Pareils à l’empreinte souple qu’il lèche sur sa dent
Longuement
Qui est mon sang imparfait
Ô inestimable présence de l’autre
En nos seins respectifs
(Totalement désiré
Accepté, acceptant
L’invitation insistante, la maison de l’accueil)
Comme autant d’échelles nouvelles
Soulevant plus décidées encore qu’autrefois
La trappe du ciel
Ma faim est immense
Son souffle infini
Les paumes en avant
En éclaireuses, en ambassadrices
J’attends qu’elles se fondent à nouveau
A l’étoile dure, à sa force, à sa splendeur rebondie
Que l’ange s’offre comme repas, me possède en retour
En une même matrice
En un même baptistère
Mon front amarré aux flancs de l’ange
Ses ailes
Comme autant de tuteurs trouant
Violemment comme deux clous mes poignets
Aux mains sur ses épaules déjà épanouies
Comme deux vivantes ailes
Gloire
ici
Soit rendue aussi à la fondamentale Séparation, à sa fertile suite
Désir, Manque, Frustration, Perte, Distance
Qui par leur œuvre ambiguë
A la fois
Dans l’instinct des muscles
La première peau toute sensible, électrique, de l’esprit
Dans l’os protecteur
La moelle profonde et nettoyée des arts et des mots
Travaillent
Sans relâche pour qui sans adoration les cultive
A la fois
A notre impossible libération du Purgatoire
Que sont pour nous eux-mêmes
Au suicide, à la faiblesse, quotidiennement vécus
Par moi
Qui écris
(1995)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
09:15 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.12.2007
Je ne dis que sel au faîte de ma langue
Je ne dis que sel au faîte de ma langue
Et l’eau du foyer pour détourner l’âpre de son goût
Comme mangue égouttée translucide
Sur la frange inférieure d’une lèvre ardoisée.
( D’après une photographie de Saudek Jan, Lèvres à la goutte )
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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09.12.2007
Il écoutera, en corps
Il écoutera, en corps
et en esprit. Oui. Ce qu’en avril
le dernier crépuscule traverse du jour
et de la nuit un moment
amalgamés – train lancé
à la vitesse du temps voulant
chercher le soleil
aux reins sombres de la terre.
Pourtant – la distance se creuse, – continuera
toujours de se creuser. La nuit se fait.
Vient l’étoile. Il y a
des bruits dans ces couleurs du monde, un
bruit pour chacune de ses formes, et un autre
pour chacune de leurs manifestations
et chacune de leurs absences
encore – sons contraires
d’une très-vieille symphonie : ce concert
de guerre et de contrariétés allonge
les cent horizons jusqu’au premier souffle
de l’astre originel, – vers le silence
et puis la note
qui encore dans le maelstrom perdure.
La dysharmonie les étire, les épuisant
en anamorphoses successives. Ainsi
le trouble s’ignore comme trouble
et s’accroît sans cesse quand
tout, de lui, lui paraît égal.
Et géologiques, les rythmes ; défile
le monde parcouru par le train ; le monde,
qui, en son orbe, défile au ciel
entre toutes les galaxies – glaciers
faussement immobiles –
dont l’œil nu racle la Nuit noire
de sa serpe, arrachant
ses roches pour les pulvériser au feu
de la grande crémation
commencée et annoncée, – laissant,
érodant les vallées du vide,
une trace d’encre que précèdent les songes
en moi en
leur morelle profondeur.
Voyageur de deux âmes, je
suis parmi les hommes
et de la vie nôtre.
Le 5 mars 2006 (20h30, dans le train Montpellier – Narbonne)
Le dimanche 9 décembre 2007.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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05.12.2007
La semblance d’extrême froidure – quand
La semblance d’extrême froidure – quand
au très-noir du dernier ciel en
date calculé par la mathématique
se désempierrent les lourdes
nuits au désert nourricier
de leur feu pulvérin – une
ligne brève disparue de givre
en silex nocturne passe,
se maintient sous la cloche de détresse
que forme l’œil songeur, formes d’en-dessous,
lorsque l’eau glacée se trouve
pour sa saison
une épaisseur ; c’est
cette sorte d’étoile, précise
dans l’allée de sa trajectoire blanche,
qui désaxe, éteinte
à peine sentie, la roue des légendes
tournant en nous, noria
dans l’entrebâillement des songes
et des regards ouverts
préparant le geste.
S’intériorise et s’illimite le détruit,
le détérioré au chemin d’œuvre
victorieux se donne dans le froid large d’éternité
que souffle sa bouche ; y résiste
et dure le dieu en son éros – notre
réalité.
Lundi 3 – Mercredi 5 décembre 2007,
train Montpellier-Narbonne (21h50) / Narbonne (22h25).
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
22:25 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
26.11.2007
Dans mon lit d’insomnies
Dans mon lit d’insomnies
Tellement proche de l’argile au toucher
Thanatos délaissant ses ailes
Attentionné infiniment s’approche :
L’anneau sa bouche me murmure que je suis
L’épousé
Mais lorsque je lui livre ma nuque
N’est plus que vierge folle
Hystérique et coquette
– Sa difformité absolument distincte –
Au brouillon de danse syncopée et me
Nargue : « Je suis indigne de
toi »
Autour de moi circule frauduleux
(1995)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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25.11.2007
Un ange décharné s’est planté dans ma nuque
Un ange décharné s’est planté dans ma nuque
Avec ses phalanges étroites
Comme une musique si près du monde effritée déjà
S’expulsant de ma bouche
Et ses os sont ses phanères fendus
Comme une déchirure
Ces mutilations rendues
Pareilles à des ailes
Emportées dans la course précise des astres
Qu’elles ne sont plus
(1997)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
11:10 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
13.11.2007
Ciel de soie rose
Ciel de soie rose
au bleu le plus réel et clair
de l’avant-soir jamais
vu jusqu’alors – au couchant
que masquent les fronts de la ville,
mais que justifient
la cérémonie passive
des toits, et celle,
totalement ins-
-table, des étourneaux
démonisés.
C’est
le silence archétypal gardé que
ces oiseaux en nombre mettent
en désordre parmi cette joie
de lumières – au prisme de cette minute,
seule capable d’autant de beauté.
Il est déjà
presque sombre ; les rues
rentrent dans le feu électrique.
Narbonne, le mardi 13 novembre 2005
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
19:20 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Encore : Parle-moi, Espagne
Encore : Parle-moi, Espagne
– Fort et haut, entière – martèle
Sans fausser ta voix d’entrailles
Des exilés, de tes morts, de tes vivants – sois,
Gueule ouverte, agitée, fiévreuse, baroque et frénétique
Dans mon ventre, Espagne : avec l’omniprésente douleur
De mon grand-père, dévoré de sa terre, exilé anarchiste
D’après guerre civile, ayant tué des frères,
Sans laquelle, sa terre, – laissée
Derrière soi – le ciel ne bouge plus
Que par instants ; alors le monde oppressé
Se met à respirer – enfin –, comme par défaut. Donc :
Dans la pureté ; et c’est le corps des foules
Au sang qui gronde et qui chante
Avec et sans les armes
Le chant des barricades et des sentiers.
De peur que je te perde : Parle-moi
Dans tes chants bruns où
La lumière scrute la mort pour s’y confondre
Et y resplendir.
Dis-moi les sources, les roches nues, les climats et les secrets
Qui ont des têtes de rapaces et de nobles vautours,
De ton opéra que tant de créateurs ont servi.
J’ai oublié ta langue ; je ne la parle plus ; mais ta langue
En moi se propage, se divulgue, s’infuse,
S’est fait organe de chair avec le cœur et les poumons ;
Comme un bras aussi. Espagne, grand-père, terres,
Vaste frégate qui bientôt s’en ira
En me laissant sa pleine cargaison d’or et d’aridité.
(1998)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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09.11.2007
Je : chuchotante parole
Je : chuchotante parole
L’absente toujours
Aux ailes en moi volontairement rentrées
Moi qui incorporelle
Ne sais où m’attendre
Sinon dans l’asile des bouches d’Hommes
(2001)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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Je veux me voir brûler par le feu, et naître avec lui – définitivement
Je veux me voir brûler par le feu, et naître avec lui – définitivement.
Que s’étouffe mon cœur inutile, et qu’il périsse,
Tout comme ces membres qui doivent nécessairement noircir
Dans le sombre de la tombe
– Les savoir tous charbon –
Crépitant du rire salutaire des derniers jours ;
Et les flammèches
Fendiller l’ongle de mes doigts
Jusqu'à leur plus âcre lumière,
Mon crâne
Se tordre comme
Les lettres du verbe enfers imbibées de sel,
Que mon corps pue – je veux le sentir enfin dans son dernier [parfum.
Une sève sèche qui s’écoule, qui est perdue.
Je veux me voir me plier,
Me voir cassé, me voir rompu,
Et devenir moi-même corps du brasier
Epousant la flamme, m’y soumettre : être avec elle qui s’est fait [nous,
Ouverte sur moi, en moi travaillant
Epatant mes reins pour en faire notre foyer.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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08.11.2007
Que ce vers
Que ce vers
s’écrivant porte
aux bas feuillages
de l’émotion
le lent frémissement sublime
progressif, compulsif
de la merveille en actes
allongée sur le corps de nos repos
où la confusion s’ordonne
Que la jouissance
l’élève par saccades
avec les mots comme enveloppes
de sang
jusqu’au dernier rameau
de l’âme
exultante et pacifiée
Qu’il ne reste de ses membres
ensoleillés de sève
d’azur et d’humus
que l’explosif brandon injustifiable :
de toute éternité des mondes noyés
mais présents déjà
dans l’écorce des dogmes
sont à naître
et sans peine prendront chair ;
quoi qu’il en coûte
au verbe
serviteur et maître
seigneur en ses Maisons.
(1992)
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06.11.2007
CREDO NON CREDOQVE
Plus près
In aeternum
Jusqu'à la nécessaire lézarde
la scissure
L’irradiation
L’éradication de soi.
Puis, à nouveau, au plus loin être repoussé
Au-delà de l’extrême marge des yeux et de la bouche
(1998)
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Corps de l’absente
Je suis devenue folle
M’entends-tu ?
Dans le désarroi de ta bouche
Ce que tu crois le cosmos
N’a jamais eu que le son
Pour unique carcasse
Je ne peux oublier ce vide
Et par lui mon âme tressaille :
La foudroyante misère à mon sang fut promise
Je suis déchirée
D’autres bouches font de moi leur manne
Moi qui ouverte ne suis plus que passage
Plus qu’un creux à jamais poursuivi :
Je m’écoute m’emplir me désemplir
Retenir, rien
Je m’écoute passer dans la lenteur du monde
Comme une pierre trop lourde
Déséquilibrée
Ralentie
Lasse
Stagnante : c’est l’interdit
De l’eau privée de pente
(2000)
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30.10.2007
Toi qui comme l’eau prise
Toi qui comme l’eau prise
dans son givre contractes,
jusqu’à la brisure,
la bouche au centre de ta face, et qui
lui donnes ces cicatrices blanches et grises,
parfois maquillées de bleu, poussant
au plus lointain
les crispations de l’hiver,
recueille, le veux-tu bien ?, ma parole,
et tiens-là au plus près de ton corps scintillant
- c’est aujourd’hui qu’une ombre s’est penchée sur moi
et qu’elle me suit,
suspendue par miracle,
poussée par les deux vides, entre
moi et ce que reproduit le soleil sur la poussière.
Toi qui, gonflé de glace, montes
jusqu’aux berges du lac, n’écoute
que moi ;
l’écho que tu provoques est le plus pur.
Il faut absolument rêver.
1998, je crois.
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14:36 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Nous nous croyons en partance, - au pied des océans bâtis
Nous nous croyons en partance, - au pied des océans bâtis
par les ports ; et cependant indisposent
ces teintes que prennent nos mains à trop avoir tenu
la grille et les barreaux : elle ont rouillé comme
s’assombrissent par plaques entières l’écorce des arbres
qui s’usent
à perdre dans le filet troué de leurs branches le vent. Nous
nous croyons – le bord du gouffre
serait déjà pour nous une promesse de départ : le plongeon
nécessaire – vers -. Et 3, 4, 5, 6 fois,
nous crachons sur le sol, pensant vaincre le sort,
mettre le saint dans nos valises, Hermès entre les dents
des coutures de nos poches de pantalon. A l’intérieur,
tressaute et sonne, comme des centimes,
le grincement flasque des paquets de vermine
que nous emmenons toujours avec nous. Peste éternelle
en nos vies maritimes et de voyages, d’ailleurs.
Nous l’avions gratté de nos pores, ce mal ; et nos mains
et nos ongles sont sales, ont ce rouge passé
propre au sang séché des choses : il faut partir ;
le désir est présent, nucléaire, dynamique.
Nous espérons,
les mains serrées que, dans le lointain, la porte ne sera point close,
sur laquelle est cloué l’autre en ses désirs.
(2004)
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14:25 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
25.10.2007
Pratiquer devant les peuples
Pratiquer devant les peuples
(dont l’œil s’éteint encore et la langue s’appauvrit)
les grands interdits : être le magicien à jamais jeune des choses
à jamais jeunes qui échappent aux mots – mais
pas aux gestes ; - je veux ces gestes-là
qui sont autant d’ardents signes pour
ma naissance au magma du monde
qui fera de ma conscience son empreinte.
(2005)
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18:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Plus rarement, j’entends
Plus rarement, j’entends
le flottement de l’aile
angélique – dans la pièce, pourtant encombrée déjà, où
s’engouffrent et s’amoncellent les objets inutiles
du jour, et les inutiles paroles – c’est
une feuille de soie que l’on promène
sur la peau ; une douceur dans le son
qui ne devrait finir jamais ; une
fleurissante blancheur s’égratignant
à la roideur épaisse des murs
lorsque bientôt (cela se devine) l’éclair finira ; et qui gêne. – Je
suis assis, à la merci des ----.
Que vienne
du haut large, le navire stellaire
chargé de terres fertiles, d’eau, d’hommes et de bêtes ; que vienne
l’arche pathétique au vague visage modelé
par le jeu des translucides ombres caverneuses
dans lesquelles babillent – à nos sens néandertaliens – le vrai feu
à jamais naissant.
Cela se fait si rare,
cette expérience, à présent, que
le plus subtil mouvement de l’ange
laisse engendrer du corps déjà superbe du monde
ce monde idoine s’ouvrant
jusqu’à
disparaître en lui-même – tel est le don.
La seconde a passé :
le lit de l’espace, du temps et des mots a rejoint
ses berges le long desquelles éclosent les jardins surgis
de lys mauves. L’ange invisible a son parfum,
sa couleur, - nervure
crochetant l’extérieur à l’intérieur, le poème est à moi.
Dimanche 5 février 2006
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18:30 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
24.10.2007
tout l’obscur – chair
tout l’obscur – chair
profonde des nuages au soir
d’octobre ; et même
cœur d’avant-nuit
privée d’étoiles, battant
lent, en lui, la marche presque arrêtée
d’une fin de jour
couverte par l’encre
d’une sèche
cachée au plus rentré
et élémentaire
de ce ciel de grès noir
Le lundi 22 octobre 2007, 19h44-20h00. T.E.R. Montpellier – Narbonne.
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22.10.2007
Des interdits – c’est de là, d’eux, que je
Des interdits – c’est de là, d’eux, que je
ferai bâtir une chapelle de ta peau ;
je ne suis pas christ, mais
s’y fixera mon visage ;
et mes lèvres sauront alors
quelles sont tes amertumes.
(2006)
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21.10.2007
Objet de Nuit
Objet de Nuit,
Fatalement réfléchissant moi
- Et de moi l’expression tardive des heures abusées
Par le jeu des brisures et des chairs qui se gonflent
Et qui n’en peuvent plus d’être elles-mêmes,
Tellement que rechercher l’hôte est l’obsession,
S’enfouissant dessous la face des choses
- Sous elle nerveusement agrippé -
Suspend sa bouche et la dilate,
Ouverte, fendue
Elle-même apocryphe et faussaire
Et se frotte jusqu'à parfaitement être ce qu’elle touche :
Mouvements identiques qui s’embrassent, se mêlent et sont ;
Double qui s’invente et se recherche comme tel,
Ne laissant à tout jamais que le vaste et monotone
Accord de la métamorphose incessante - C’est le pur qui se donne
Tranche et se transmet : ainsi l’autre (le même)
Ne se pense plus solitaire. Et l’objet se resserre et
Se rétracte et rentre en lui-même :
Il agonise de s’être voulu toujours hors de ce qu’il est,
Chose vue (à jamais expirante), géométrie du corps variable,
Emotion d’une nef désireuse ;
Hors, tirée et qui se rejette et veut s’expulser
Jusqu'à la dissonance de l’extrême partage, et la perte,
Et l’improbable,
Et le presque pur : la parturiente insatisfaite
- D’éternité scandaleuse
Et qui se voit se regarder,
S’enfantant de l’échec vers l’échec,
Encore et encore
- Mais qui inexorablement s’éloigne
Vers l’infiniment disparu.
(1996)
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08:26 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Nue beauté
Nue beauté,
Amoindrie jusque dans le plus petit jour,
Par la lumière même qui doit l’accomplir.
9 août 2001
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08:20 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
20.10.2007
Ce qui s'abîme
Il y a des instants, des pas, qui devraient m’arrêter, qu’à mon corps défendant je fais néanmoins - qui feraient, de la sérénité, vaciller les plus stables statues ; mais qui sont les pas de tous les jours : ici, comme vous, amis et ennemis - je déambule.
Je dis de tous les jours ; or, il ne suffit que d’un seul de ces pas (beaucoup moins qu’une seconde) pour qu’une reconnaissance du monde tel qu’en lui-même, mais étrangère à moi originellement - involontaire et foudroyante -, soit, en moi, mise au jour. A la directe suite du cheminement, proprement inenvisageable, légué par le fructueux hasard, ou plus beau, la digne Providence.
Subite, la révélation ne laisse d’autre place qu’à elle seule - elle soumet tout ce que je suis - elle veut tout (de moi) ; et tout se passe comme si j’étais né que pour n’être, à cet instant précis de l’illumination, que son foyer d’élection. En moi, de part en part, traverse, défloré tout à coup, un grand mystère, mis à nu grâce à la mécanique subtile que je n’ose ici nommer.
On rugit cependant comme un lion châtré, en soi : parce que cette manifestation de solaire vérité, toute pure dans la seconde qui vient de passer - sans un mot, selon mon propre pas - se fanera, ou se boursouflera, dans le commencement répété des secondes suivantes.
Déjà trois pas de plus.
Déjà, presque plus rien ne restera - et les mots, seuls, conserveront ce peu, abîmé et justifié par eux, qui sont l’oubli inévitable et bienfaisant : la consolation.
L’ombre est devant moi s’estompant, très douce.
Dimanche 17 décembre 2000.
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10:30 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19.10.2007
Nos vies sont des études
Nos vies sont des études,
des à peu près pour un crime
plus grand encore que nos places encombrées
ici – en nos lieux, nous sommes comme
des essais d’oiseaux, des tentatives
de soleil creusé à même le précipice,
alors qu’une bouche, dit-on, parle
du fond des eaux d’où le monde a cru surgir.
Elle bouge, se tord, lèvres-vipère qui mue
au plus ras des herbes,
dans la poix du silence
qui, en sa pesanteur, veut se faire entendre.
Elle voudrait dire que cela vient,
que cela viendra après nous,
qu’il y aura l’achèvement,
mais elle est
d’un avorton pleine.
(2004)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
13:55 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
L’éphémère chemin, vers le ciel
L’éphémère chemin, vers le ciel,
déliant les branches entre elles
du terrain aux noyers,
s’insinue, grâce aux vents,
jusqu’au sol qui cherche
à se dérober à lui,
- comme un enfant qui a grandi
aux caresses de sa mère adorée,
et qui, sevré, s’éloigne. Le soleil, lui,
ne dévie pas ; et chaque chose,
à sa place, ferme, en son dehors
change (de couleurs, d’yeux, d’ombre, de
profil et de front).
L’évolution
du monde unique est si belle
en un jour quand
sa volée d'oiseaux passe
et s’efface à peine
entre chairs et mémoire
…
(2005-2007)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
13:35 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
18.10.2007
Hiver de paysages
La neige, à cet endroit, est enfoncée ;
quelqu’un déjà est loin,
là-bas, se faufilant
dans le profil des montagnes et des forêts
qui se détisse sans le vouloir, – mais qui
pourtant ne varie pas. Les aubes
et les crépuscules sécrètent leur sève. Toute
une couleur nourrissant les sirènes
en leur corps de plumes, de chairs
roses et de poissons.
entre ces traces profondes de pas auprès de moi
et le monde disparaissant,
qui se confondent, se mélangent, se
respirent, reste
l’indestructible épaisseur de la conscience
Un lien s’est fait, mystérieux, cependant évident.
(2003-2007)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
19:20 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Aussi bas que le reste
Aussi bas que le reste,
Sinon sombrant.
Quelque chose de toi sans cesse dérivant
Me transporte.
(2001)
19:05 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Cantique à la mère
Je dis :
bienheureuse, celle qui entraîna ma joie,
ne serait-elle que passagère,
par la naissance d’un fils aux yeux clairs,
qui lui donna son nom si plein
d’azur et d’exquisité – Raphaël,
Raffaëllo
archange qui n’en a pas le titre :
ton rang, ta puissance sont
dans le gris mouvant, dans le bleu
ample et immobile de ton regard.
« J’exulte », s’écrie la mère.
Dans son ventre s’organise le cantique futur
d’un fasciné . « Mon chant païen sourd de mon ventre.
Ma main caressante le surprend en ma peau.
Un fils naîtra de moi. »
Je suis ce fasciné hébergé par toi pour mille ans,
tu me nourris,
et mille ans sont peu pour moi
tant ma faim est sans mesure.
N’aie point de crainte, ô mère…
Qu’as-tu à redouter pour toi et les tiens ?
N’est-ce pas là l’adolescent venu au monde,
signant de sa haute présence
ton humaine grandeur ? Ô bienheureuse,
par lui que je chante, je te sais
plus proche de moi
que tu ne le sais.
(1994)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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17.10.2007
Ma face est une tapisserie déroulée, tendue
Ma face est une tapisserie déroulée, tendue,
Regardée par la création
Hors de laquelle je me suis retiré
Afin d’être visible, visité et vu ;
C’est ma volonté.
Il m’a fallu passé l’embrasure,
Faire de moi un objet de contemplation,
Quitter l’alliance qui m’a donné à tout oublier
Pour que je vive dans les regards
De ce que j’avais donné pour mort ;
C’est ma copernicienne révolution.
Il a fallu renié.
(2005)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
15:55 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Le ciel a dû s’extraire du gel
le ciel a dû s’extraire du gel
au cours de la nuit – demeure
sur le sol une diaphanéité de soir :
les pieds de vignes gardent
en eux tout le sombre du monde
– l’automne des récoltes a passé
Le 23 décembre 2006, dans le train Narbonne – Montpellier, vers 9 heures du matin.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
15:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15.10.2007
Parole prise en l’ambre d’or des roses
Pour Max Rouquette
Parole prise en l’ambre d’or des roses
soudainement parfums purs sur la note finale du jour
que transpercent nos soupirs durant les rêves,
lorsque la nuit libère la danse inconsciente des mots et des [manques,
parole sans âge, maternelle et déliante,
sentie depuis qu’un cœur bat en ce monde,
quel trésor, en nous, gardes-tu dont tu es si jalouse,
que nous devinons avec peine à tâtons,
mais qui, pour certains, nous donne à mieux respirer,
mystérieuse et familière ?
Parole sans mots nichée, inaltérée, dans l’émotion qui l’habite,
fantomatique et fluide salamandre cerclée de feu et d’ombres
soufflant sans cesse au sein de nos vies
que la vie vient à nous grosse de ses désordres et de sa bonté,
fais-moi voir, par ta face, la face rude et simple
des choses auxquelles je dois me plier
pour croître enfin, définitivement, en ma vie même,
débarrassant l’existence d’un destin d’inutiles paroles.
04 – 08 - 04
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14:40 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
14.10.2007
Ce que je vois de toi
Et sur ta peau chauffée
Si blanche
L’épitaphe mes mots inextricablement mêlés
Descendus dans ta chair-même
Comme répandus
En eaux glacées de la fascination
Mots s’imprégnant d’elle
Jusqu'à devenir troubles aux yeux de tous
- Indéchiffrables -
Pour s’y fondre intimement, absolument
Seul quelque chose de moi discernera toujours
Le sens et le désir :
En toi, infiniment, est ma mouvante demeure :
j’écrirai encore
(1997)
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07:55 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
12.10.2007
De tout ce temps
De tout ce temps
que tu n’as plus,
que cet autre qui vient
dévore et qui s’épuise lui-même
en sa caverne d’absence
– pour ne rester plus qu’une impression
joyeuse (« A moi, les jours et les ans ! ») :
que t’en revient-il ? – Tu as trente et un ans.
Et les fantômes à ton image
sont comme une balance romaine
pour toi figé : oseras-tu
accomplir ce geste infime
qui te fera basculer vers eux,
en avant – ou en arrière ?
de quelque côté que ce soit ?
n’importe où ? – Mais basculer.
Les fantômes espèrent…, et ils frémissent
dans l’attente d’exister
– comme des nouveau-nés violacés
qui n’ont pas pu pousser leur premier cri.
Lundi 24 juillet 2006, 17h26, Riga
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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Rôde et te traque en toi
Rôde et te traque en toi
la gueule souveraine du cannibale
difficilement maintenu, retenu, contenu
– dans son labyrinthe d’immutables noires roses –
par la toute-puissance des bonheurs
que tu découvres sans cesse aux jours.
… Il se fermera en claquant,
le piège à loup plus vieux que toi
– comme une porte aux Enfers.
Tu n’auras pas le temps du hurlement.
Sur les pentes du parc, menant au canal, face à l’Opéra National, Riga, le 8 août 2006, 19h20.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
13:55 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
08.10.2007
C’est un beau ciel subrepticement
C’est un beau ciel subrepticement
revenu où palpite,
dans l’invisibilité défroissée que
lui donne la lumière
du jour, tout le réseau des étoiles,
des planètes et des bêtes zodiacales – et
vient en moi la parlure
des mondes en battements sourds,
comme peau d’âme tendue frappée
à plat de main sur le tambour d’un cœur
invincible que, jamais, on ne
voit.
Hilare et nu, le
petit dieu Protée a pris son visage
de saint asiatique et le colle,
potache, à la vitre où glissent
les royaumes, les déserts, anciens,
actuels et nouveaux, des hommes. Leur
haleine épaissie de cèbe
embue le verre – comme
ombres de feuilles d’oiseaux de feuilles
sur la rivière
d’oubli où, oublié,
scintille, malgré tout, à-demi, un
unique cheveu de lune argenté.
Ainsi se continue durant la tragédie
et ses plaisirs, comme roche
tenue à sa mer, le haut mystère de l’esprit
capté par
le labyrinthe des Choses :
il faut que l’on y avance, coûte
que coûte, comme pèlerins
mis à vide sous les voûtes de Chartes, et
laisser sans crainte le trouble et le trouble
des sens et du trouble nous décortiquer, nous
écosser, et qu’un
autre moi-même, autre
et même, sorte de nous,
en gouttes une à une versées,
infusées dans le beau ciel
revenu, au-dessus de notre profil, se fortifiant
de ce philtre humain, – et ciel
rendu à lui-même pour
nous y assouvir jusqu’au
plus reculé de la psyché du Monde où
j’assure que je suis
en fantôme, comme doigts amoureux
faisant résonner la
perpétuelle musique de mon cœur.
Le samedi 6 octobre 2007, Tramway, puis Place de la Canourgue, Montpellier.
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09:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
03.10.2007
L’Absoute
Où donc
Laisser survivre
Le gris naissant de la prière
Renouvelant la trace
Insatisfait
Autour
De la branche pliée comme une flèche fleurie encore
Des cils du moine cristallisées au plus profond
Dans la grappe de sève brute ?
Infime
Comme de l’or fléchi blanchi dans l’ornement des membres
En ses gemmes le sel
Un corps redonné
Comme une étoile rafraîchie dans la corbeille comblée
Du surplis de ma bouche doctrinaire
Oui, corps réformé
Dans le relèvement (Ô atmosphère
Discordante stylobate écrasé jusqu'à n’être qu’un !)
Des interdits - C’est de là que je
Ferai monter un châle de peau
S’y fixera ma chapelle des sens
Et mes lèvres apprendront alors quelles sont ses
Saveurs -
Je t’absous
(1995)
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20:15 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
01.10.2007
Ils viendront, papillons
Ils viendront, papillons
silencieux sortis d’un temps
de nuit où la Nuit,
seule, se rêvait
dans son rêve de nuit.
Elle ne connaissait
pas encore la lumière, inexistante
fleur tombantpoussant
dans son œil noir
grand-ouvert où fleurit, superbe,
son jardin obscur, – prenant
les dimensions d’un ciel imminent
perdu dans son idée
de lumière – car,
au plus intime de son
néant, la Nuit soupire
un clair de lune roulant dans l’eau quand
nage, invisible,
sous le visage
des nénuphars roses à venir,
la furtive grenouille
en sa non-présence.
Dans le lointain, une
araignée suspend sa toile. Nous
ne saurons jamais que
sont ces Ils immémoriaux.
Février 2007, San Francisco.
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30.09.2007
Au sang exquis de l’orchidée superbe
Au sang exquis de l’orchidée superbe
- au mystère de la fleur la plus commune -
que le poète - maintes fois - a fait jouer
sur ses dents limées par les choses à dire
- entre le souffle indistinct et le vieux mot prononcé -
je préfère la longue strette efficace et souveraine
des corps neufs et passagers
me jetant dans la faiblesse, le trouble et l’intimidation
d’une révolte que ma chair ne divulguera pas
que ma bouche gardera ouvertement tue : moi,
les yeux baissés, le corps - amant possible - passe
et - en fragments composant la fugue immense du désir -
sous ses propres pas
se dérobe
- dans le choc silencieux et opérant de cette perte imbécile :
une nouvelle fois - heureux poète - ce feu m’échappe.
Sans cette mise à sac de ma vie, je n’écrirais pas.
A la désincarcération du vers prisonnier du mot
l’humiliation est nécessaire.
(1997)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
17:40 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28.09.2007
De loin
De loin,
quelqu’un joue sur le piano oublié,
placé là,
dans cette pièce peu visitée de la maison, - là-bas.
(On
dirait presque que l’ombre, maîtresse du lieu, passée la porte,
a laissé
s’exiler volontairement d’elle
la marge exiguë où respirer pourtant, où
respirer à sa propre
mesure sont possibles.) L’homme et la femme,
abandonnant les mots vides,
qu’ils ne se disent même plus,
écoutent, - surpris dans la lassitude
alourdissant l’empreinte déjà profonde du corps
mis au diapason de l’âge,
et des habitudes qui ne changeront plus,
dans le moelleux vieilli de leur fauteuil
respectif (« Mon fauteuil. Ma place. Mes gestes, lorsque le soleil
tombe sur ma main qui a perdu le sens de la patience
et celui de l’impatience. Sur mon journal, lorsque je lis les gros [titres. »).
– Comme un chien bicéphale jaloux,
ces deux gardeurs de Mort,
chaque matin,
les guettent, avec mille mornes fêtes,
entre les rayures du cuir usé
de leur existence.
Pourtant la musique vient jusqu’à eux,
pendant qu’immobiles, leur attention s’aiguise.
(2005)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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D’autres hommes m’ont dit
D’autres hommes m’ont dit que la route est longue jusqu’à la rencontre et la capture des souvenirs : je ne sais si cela est exact, mais j’essayerai au mieux de mes possibilités d’aller vers eux – de toute façon, quelque chose m’y oblige, m’oppressant presque. C’est la sensation confuse du devoir à accomplir, et qu’il est impossible d’éviter sinon la mort passée : du rappel et des évocations qui sont autant de paroles propices à calmer un temps les âmes des défunts dont nous sommes, de leur existence, les témoins. Certainement il y a plus que cela qui demeure, inexprimable, mais habitant le corps physique terrassant la/ma chair jusqu’à la grâce et l’abandon – je ne sais si tous ceux qui sentent l’obligation d’écrire ressentent cette grâce mordre le ventre et la tête ; moi, si ; je suis hanté, et mon démon porte sur son visage les traits qu’auraient pu donner ma vie, si elle avait pu s’incarner.
(2006)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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26.09.2007
Au plus clair de ton nom
Au plus clair de ton nom
Je veux suivre ma route
Et jusqu’aux ombres les plus terribles
L’obscurité questionneuse se mélange si intimement à
Ta pleine clarté qui
Demeure
- Parce que cela est superbe et nécessaire -
Comme la Fondation de toute chose
De l’intemporel arquant l’échine
Couvre la bouche des
Prophètes
Car c’est la rendre infiniment essentielle et discernable :
En toi,
Comme un soleil élargi
Aux dimensions insensées de ta Parole,
Quelque chose alors devient beaucoup plus beau.
(1994)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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25.09.2007
Il n’a fallu qu’un bruit
Il n’a fallu qu’un bruit
de plumes et le cri métallique de deux
brèves tourterelles – pour que le temps,
par les sens bloc de marbre
roulé hors de sa carrière, se concrétise,
après l’éclair aussitôt s’anéantisse encor
et retourne dans le jour finissant à
l’éternité de nuit où s’alchimise
le regard que certains portent
un court instant – quand le détail
vu (une araignée
sur le carrelage) et disparu (la
terrasse avant le jardin) rend plus beau et
moins trompeur le ciel de l’esprit.
Le samedi 22 septembre 2007, 19h37 – 20h13, La Jasse de Bernard.
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A l’intérieur de soi, l’horizon
A l’intérieur de soi, l’horizon
est venu, cavalier
d’air tremblé par
le lointain aplati
entre la terre ou la mer
et, plus haut encore que cela,
le mur bleu du ciel
mité par des passages d’oiseaux
et les nuages confectionnés
d’eau, de charades et de
songes échappés d’yeux arrondis
et de lèvres closes prêtes
à humecter tout un corps de mots
encore tenu dans la cave de
la cervelle – et la clarté ;
l’entière clarté du jour éclaircie
par le désir de ce qui fut
appelé et qui est
venu, est passé, – traversant
les âmes en charge du souci de vivre, –
déposant, comme à l’aller
de la vague immense
d’après volcan, les profondeurs
de la mer en état d’énigmes : bris
de coquillages, d’abysses,
de monstres marins, entrelacs d’algues
et de sirènes chues du ciel, etc.
enfoncés dans
la bouche argileuse et pensive du monde, –
et qu’une pâleur de lune en toi trie.
Le lundi 24 septembre 2007. Dans le TGV Montpellier-Narbonne puis à la maison. 21h50 – 23h59.
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23.09.2007
Une après-midi, place de la Canourgue
L’écriture chez Max Rouquette s’inscrit dans le long temps liminaire de la songerie et, le moment venu, se mêle à celle-ci encore à la façon de deux eaux, égales l’une avec l’autre, creusant et modelant patiemment, secrète pour l’une, pour l’autre visible sur la page, les cavités liées entre elles de son œuvre : nous sommes ici dans le mystère du seuil où se conçoivent et se répondent, d’une création à l’autre et souterrainement presque, personnages, lieux, états d’esprit, fables. Je pense à Virginia Woolf qui écrivit dans son Journal, le 30 août 1923, à propos du roman qui s’appellera par la suite Mrs Dalloway : « J’aurais […] beaucoup à dire au sujet des Heures, et de ma découverte : comment je creuse de belles grottes derrière mes personnages. Je crois que cela donne exactement ce qu’il me faut : humanité, humour, profondeur. Mon idée est de faire communiquer ces grottes entre elles, et que chacune s’offre au grand jour, le moment venu ». C’est le mot d’unité qui ainsi s’entend et que je vais essayer de mettre en valeur dans un cas particulier du processus créateur chez Max Rouquette.
Toute œuvre d’art qui veut s’exhausser vers le meilleur exige une forme subtile de ventilation, de respiration, entre chacun des textes qui la constituent : il faut que quelque chose de familier, mais néanmoins ténu, cependant circule, quelque chose de reconnaissable et souvent d’indéfinissable chez l’auteur que l’on aime à lire pour cela, j’imagine. Dans la lumière reposée de son esprit, le lecteur attentif peut voir apparaître alors, pour lui, le délicat fil d’Ariane déroulé tout au long de la vaste et variée production de Max Rouquette. Et il est, sur toute sa longueur et dans le déroulement des jours et des ans, perlé des songes et des méditations du poète. D’un bout à l’autre de ce fil invisible s’imprime une image personnelle du monde que l’invention et la singularité du créateur remettent en ordre, dans une vérité sienne.
C’est avec ce fil tissé à l’aide des matériaux dégagés par l’imagination, la réalité et le concret du monde que Max Rouquette a cousu son rêve et son action d’écrivain en perpétuel échange avec son environnement proche ou lointain, réel ou fictif : c’est ainsi que l’intime et le dévoilé, le restreint et l’illimité, l’individuel et l’universel se sont infusés dans ses mots. Ecrire est toujours une visitation faite d’abord à soi-même ; tout comme la songerie : c’est un regard émergeant de la nuit scintillante qui lentement révèle, pour qui se plonge complètement en ce regard, ce que ce dernier a vu en son obscurité première, un regard d’oiseau ou de papillon de nuit, ou de chat.
Un ami de Max Rouquette, Alfred, lui avait dit alors qu’ils étaient enfants parlant de leur couleur : « Tu as des yeux de chat ». Le félin voit dans la nuit ; il pénètre en ce qui demeure invisible pour l’œil humain : des apparences pour lui se font et se défont que nous ne pouvons observer par nous-mêmes d’abord.
Imaginer, avec toute la vigueur de l’imagination, est une expérience capitale : « Rêver, c’est informer l’avenir » écrivit le poète Gérald Neveu.
Il m’a plusieurs fois été donné d’entrer dans le bureau de l’écrivain et de trouver celui-ci dissimulé presque dans le lumineux contre-jour tombant de sa haute fenêtre que d’épais rideaux encadrent toujours dans l’appartement montpelliérain.
C’est dans ce clair-obscur, dans cet espace de l’entre-deux, que Max Rouquette souvent rêvait, du rêve éveillé des esprits tâtonnant dans la montée intérieure d’images, de phrases et de vers de moins en moins imprécis qu’une rencontre, parfois fortuite, avec un beau texte, un poème, un visage inconnu, un être de chair et de sang, humain, animal ou insecte encore, un paysage, une plante, quelque chose d’insignifiant même, une forme, faisait involontairement et irrépressiblement monter en lui. Je l’ai vu, Max Rouquette, avec les yeux mi-clos des chats épiant leur proie derrière les herbes et les feuillages, ou submergés par les images que leurs gênes de petits fauves, peut-être, font monter à leur cerveau quand, en plein sommeil, sur le sol, ils enlacent agréablement le soleil, en toute félicité animale et secrète.
Chez Max Rouquette, à la fois retour vers le primitif et pont jeté en direction de l’avenir, la songerie était plaisir de l’intellect, miel et prolongement de la merveille (fascinante et/ou effrayante) qu’est le monde dans son immédiateté. Fascination et répulsion, pour un créateur tel que lui, lorsque le monde se trouve interprété dans les eaux du vivier de ce qu’il appelait « le ciel de l’esprit ». Ce ciel d’idéal où brillent et se réalisent les correspondances sans nombre entre les êtres et les choses, où la métaphore et la comparaison s’engendrent et se parfont. C’est là une conception de l’infini que ce qui, aussi, est proche de nous, dans toute sa simplicité nue, quand elle s’offre à nos sens mis en alerte.
Je vins une après-midi chez Max Rouquette avec un appareil photographique.
Son médecin lui avait prescrit de marcher tous les jours. Son circuit autour de son quartier, de plus en plus court, le conduisait jusqu’à la belle place de la Canourgue où deux statues de licornes se cambrent, tout au fond.
L’enfant Max Rouquette avait pris l’habitude de regarder où se posait chacun de ses pas : en effet, la garrigue, les vignes et les bois autour du village natal d’Argelliers laissent à moitié apparaître ses pièges naturels : une pierre, une racine tordue ou un trou. Toute sa vie, l’homme garda ce réflexe, - et, marchant à son rythme de vieillard fatigué par la maladie, balayant du regard le sol des rues de Montpellier et se reposant sur l’un des bancs de la place, il remarqua, à 94 ans, avec saisissement, l’une des richesses secrètes de la ville.
La qualité de la surface des pavés produit un spectacle étrange : de la pierre hasardeusement cassée et taillée émergent des signes et des scènes de pure abstraction que l’attention ouverte et sensible nettoie de leurs saletés et de leur poussière accumulées. « J’y ai vu une main, la paume tournée vers le ciel, vous verrez ».
C’était une journée froide. Partis de son domicile nous empruntâmes les petites rues qui montent jusqu’à la Canourgue : ce devait être étrange pour les autres piétons que de voir, durant ce trajet, un vieux monsieur en chapka indiquant au jeune homme qui l’accompagnait les pavés à photographier. « Celui-ci me paraît intéressant ». Les morceaux artificiels de roche étaient bosselés, concaves à quelques endroits, pointus à d’autres, certains étaient zébrés par une fissure qui leur donnait tout leur caractère, des coloris différents se disputaient, en taches plus ou moins belles, le petit espace rectangulaire : tout l’art moderne se tenait là ; le non figuratif resplendissait et pouvait, à tout moment, signifier quelque chose.
Max Rouquette m’avait dit une semaine plus tôt : « J’ai commencé à écrire quelques courts textes. Ce que je découvre sur ces pavés est extraordinaire et stimulant. Je suis libre. Lorsque je reprends mon souffle, sur la place, je me laisse absorber par ce qui se trouve à mes pieds. Je n’avais jamais fait vraiment attention à ces détails auparavant. J’y vois, sur ces pierres, des sortes d’animaux et de végétaux, des faces, des scènes de genre et de batailles, que sais-je…, des choses inorganisées qui nous échappent lorsqu’elles sont à plus grande échelle. Oui, j’écris sur cela, et c’est de la poésie,… des poèmes en prose, un recueil sans aucun doute. Mais j’ai besoin de les avoir sous les yeux, chez moi, pour écrire. Je ne peux pas rester des heures assis sur le banc. Ce n’est pas là-bas qu’est mon bureau. Possédez-vous un appareil photographique et savez-vous vous en servir ?
- Oui, monsieur Rouquette.
- Très bien. Nous irons ensemble prendre des photographies mercredi prochain ».
Cette après-midi-là, j’en pris une trentaine.
Max Rouquette me la désigna. Elle n’était nullement chimère, ou simple vue de l’esprit. L’imagination n’avait pas travesti sa représentation naturelle, sa visibilité : rien à voir avec les dragons ou les moutons que, rêvassant, l’on sublime, pour soi seul, dans les rondeurs étirées d’un nuage bientôt autre.
Max Rouquette me désigna la main : une figure de main droite tournée vers le haut, le pouce placé à gauche. Main de Bouddha, ou de Fatima, – main mystique, rouge, captée, capturée, mise au jour, on se saura jamais comment, dans la pierre. J’avais 30 ans ou presque, lui approchait des cent ans, et nous jouions, solennellement. Le poète me faisait approfondir tout un vocabulaire et un alphabet de signes matériels que petit j’avais moi-même utilisé et qu’à présent, en compagnie du vieil homme, je retrouvais : je me suis mis à observer, selon l’œil du chat ; le monde reprit alors sa condition magique, celle que l’adolescence emportée dans les exigences de la vie avait, non pas ôtée, mais mise dans un coin, parce qu’il faut être sérieux en grandissant. Lui avait mûri avec l’entière richesse de l’enfance. Il n’avait rien abandonné, pas mis à la porte sa capacité d’enchantement, pas cédé un pouce à la muraille que bâtissent les mouvements difficiles de la vie.
Sous la plume de Max Rouquette, quelques textes, à la suite de cette après-midi, ont continué de naître de ces minuscules voyages autour de quelques pavés embellissant la place de la Canourgue. Minuscules voyages, sans aucun doute ; cependant toute une nouvelle réalité, aussi vaste que notre univers physique cogne dorénavant à mon esprit, unifiant l’œuvre de Max Rouquette. Un lieu de Montpellier, en son songe, a pris une dimension extraordinaire, plus grande que la ville elle-même.
Quelque chose d’inattendu y a toujours fait source où se mirent « des forêts de symboles » baudelairiennes.
Première version de l'article publié dans les "Cahiers Max Rouquette", n°1, 2007.
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21.09.2007
Vie empierrée
Vie empierrée
Où chaque chose a d’une chose
La place. Déjà là qui ne change pas.
Je suis dans ce qui était, est, sera ;
Sans aucun doute. Je suis
Une existence de constructions, d’échafaudages,
De bâtiments où loger le musée imaginaire de ma vie,
- Un programme, un plan de travail,
Une directive, une loi pour ne plus
Avoir à vieillir, pour ne plus pouvoir
Changer : l’œil sur moi ne sait rien
De moi que ce que je raconte en marmonnant,
Je suis incompréhensible,
Et qu’il regarde, l’œil rond.
Mais vivre est mentir et exister
N’est pas soi (saloperie de bafouille idiote). Nos rêves sont vendus
A nos jours qui ne cherchent qu’à
N’en garder qu’un de ces rêves. Où ai-je raté ?
Doit-on impérativement n’être qu’un ? puis y mourir ?
(1994)
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Prologue II, extrait de "Au mépris de nos résurrections", roman
En un seul mouvement. (L’œil est un esquif qui se déporte.) D’un seul souffle : Dans cette pièce (dont on vient de passer la porte presque fermée, qui allait l’être dans quelques secondes ; où les murs, rayonnant d’un rouge presque obscur, mais, qui, avec les jeux nonchalants de lumières variées d’un soleil qui annonce, depuis plusieurs longues minutes déjà, la fin d’un après-midi, conservaient toute la retenue des chambres bourgeoises d’individus appliqués et soigneux, ou soumis à des règles patiemment apprises), l’atmosphère, baignée d’un mélange reposant, a priori, émouvant, peut-être, pour qui aime ces moments du jour, paresseux et sucrés, derniers, attirait l’orangé vers ses infinies variations : Les meubles patiemment lustrés, le verre essuyé des lampes, les couleurs des quelques reproductions de tableaux, des photographies, atones à cette distance, ou des draps froissés du lit froid encore ouvert, - tranchant avec la retenue ambiante des choses décorant la pièce -, se travestissaient avec des nuances, propres à chacun des objets, dues à la disposition de ces derniers dans l’espace, trouvant, seulement là, un moelleux qui ne leur est jamais accordé d’abord. Avec le vieillissement du jour, tout devenait neuf, l’origine inventée, quotidiennement. Comme à perpétuité.
L’œil se déplace, frôle les objets, prend un peu de distance, avance, sinon avec indolence, du moins avec toute la pondération de ceux qui découvrent pour la première fois un paysage, une frontière, le corps d’une femme, un visage, une intimité ; il ralentit, s’arrêterait presque. Il est en territoire ennemi. L’œil longe les courbes, les formes, est envahi de ce rouge changeant, selon qu’on s’éloigne ou qu’on s’approche d’une ombre : Le soleil serait ici, qui sait, palpable ; le fin tissu de poussière habituel, - à la limite de la déchirure -, dans l’air s’éclaire, subrepticement, lorsque les cinq ou huit taches jaunissantes sur le sol, vers le fond, près de l’angle biseauté, rebondissent pour, - instantanément -, se disperser sur toute la surface de chaque grain de poussière en suspension, sans être ni vues, ni suivies dans leurs trajectoires particulières. Les lueurs faiblissent parfois : Les branches des arbres, dehors, reprennent leurs hasardeuses oscillations. Quelque chose stagne, autre chose circule : Un livre qu’on ne lit plus, qu’on reprendra, plus tard, probablement, quand la fatigue se fera plus âprement ressentir, est ouvert, retourné du côté de sa couverture, sur le parquet, à proximité de la tête du lit. Il suffirait, étant allongé, de tendre le bras pour le ramasser. C’est un livre que l’on annote, dont on recopie des vers ou des phrases : Son titre, à l’envers, restera illisible.
Tout un pan d’un des draps descend le long du chaud bois brun et va jusqu'à s’étaler, du moins dirait-on, par terre.
Déjà, près de la porte close, la roue bloquée de lumière, avec, en elle et sur sa surface, les ombres projetées tremblantes des branches et des feuilles du dehors balancées par le vent d’une fin de saison, parcourt peu à peu le mur, ostensiblement, pour qui y prête attention, coulissant sur la longueur du mur vers sa prochaine cachette, qui deviendra son mouroir.
L’œil s’approche, stable, de la fenêtre impeccable, va, s’il poursuivait sa trajectoire, pour s’y cogner, ou tomber, malgré la large séparation de la rue, directement, dans le jardin du square (les carreaux sont limpides, ne faussent ni les couleurs de l’extérieur ni l’extérieur lui-même ; il n’y a pas tricherie. Tout semble à sa place.) ; il s’abaisse pour naviguer à hauteur d’un homme à genoux, trouve, sur les voûtes et les lignes de son trajet, après une glissade latérale, académique, l’épaule, menant au bras, puis à la main, habituée au piano, en train d’écrire. Elle ne bouge pas, ou si peu, cette main : De la gauche vers la droite, avec le sobre accompagnement du poignet qui passe, discrètement, à la ligne. Elle a énormément écrit.
Maintenant, l’écriture advient plus lente, tire vers cette façon d’écrire consécutive à la fatigue de l’avant-bras. La forme de chaque lettre attachée les unes aux autres ira jusqu'à s’estomper peu à peu, minérale, peu à peu ne capturant plus rien, peu à peu ne retenant rien, sinon, dans le seul trait lié et continu des arrondis et des cassures qui disparaissent au fur et à mesure de la fatigue. Sinon dans le sentiment (étranger à la naissance banale du mot) d’avoir laissé l’empreinte à jamais fraîche des choses, des événements et de l’immatériel des voix évanouies peut-être entendues, écoutées jadis, des déplacements entr’aperçus ou des gestes achevés ou non, des odeurs persistantes de corps et d’objets à présent disparus, des sons échappés revenant par à-coups, lorsque les musiques, tonales ou non, du passé resurgissent au bord de l’oreille jusqu’alors assoupie dans le monde qui va.
Mais l’homme en train d’écrire pense ces mélodies toujours emmêlées aux réminiscences de son oreille intérieure, dans l’intimité de sa peau et de son âme. C’est son souhait.
L’œil suit le circuit de l’organe du bras dans son soliloque, s’y plonge, rejoint le sang qui y circule, se jette dans ses cinq doigts, se transfuse dans l’encre où tout se consomme pour s’y inscrire mystérieux : Son cœur dédoublé, transplanté, bat dans toutes les pages déjà écrites ; la mémoire, l’imaginaire, la fiction torsadent le papier.
L’œil dorénavant sait tout, avec l’encre qui s’écoule ; il émerge, un court instant, à moitié de la feuille aplatie bientôt pleine du cahier (il regarde le visage épuisé de celui qui écrit), remonte, ensuite, un peu plus, sort, lancé par l’élan asséché du stylo tenu par la main, retrouve l’orbe de l’avant-bras continuant obstinément vers la droite.
A cette distance, l’œil, dorénavant, en cours de route, déchiffre, alors qu’au loin, en lui-même maintenant, vibrent, avec l’espèce de réverbération assourdie, aquatique, causée par la mécanique du souvenir, certaines fugues et des paroles aux timbres de voix reconnaissables, - puis reconnus probablement -, et aux tempos divers qui se superposent, se poursuivent, se contrent, avec des silences pour les accorder ou leur donner l’attaque. L’œil lit : Sinon que la perversion vint lorsque le masque donna le prix au corps qu’il accueillait. Je ne sais pas même s’il est effectivement beau. Une intuition fervente, peut-être, me le fait croire, conjuguée à cette autre, dans ses chuchotements plus frémissants, mais pas moins obstinés, d’avoir assisté, durant ces longs mois où nous nous vîmes et discutâmes tous les jours, à une apothéose, aux danses si fugitives, parfois fracassantes, aux demi-mots, aux quarts de gestes, de tout ce corps tronqué par le masque. Ce pressentiment continue à me faire accroire que je suis moi-même l’auberge où se commet toujours l’élaboration clandestine et alchimique, il y a peu encore, de sa légende, au-delà de l’intimité confuse des sens et de leurs conclusions souvent décevantes sur le papier. Je dis que la beauté véritable, celle nettoyée de toutes ses scories, qui est notre bien personnel, éclôt du temps qui passe et qui est passé, filtre du lieu qui s’éloigne, demeurant cependant, temps et lieu, dans la machine du souvenir prise en charge par l’ingéniosité de l’imagination, par le fantasme dans toutes ses diversités, par les rites sacramentaux de la volupté secrète de nos cœurs les plus retenus. Plurielle dans ce qu’elle donne à voir, à entendre, à sentir, à toucher, à goûter, la beauté ne cesse pas de surgir de ses multiples transformations. L’original, le principe reste dans la métamorphose : C’est cela qui m’émeut, qui a fait de moi un voleur, un indiscret, et un jaloux. Je me sens prêtre, je me sens artisan ; je suis veuf.
Dans ce cahier, prenant la place du prologue, ce qui créa le désir d’écriture et perpétue la tension de ce même désir, découpé dans le journal de l’avant-veille, gondolait la seconde page de couverture sur laquelle l’article fut collé : Quelques lignes complétées par un cliché photographique de mauvaise qualité, un portrait, une sorte de photo d’identité prise à la va-vite, avec, à part, au-dessous, remplaçant une signature, écrit à la main, « In Memoriam ». Puis : Il porte le même prénom que moi.
(1994)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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19.09.2007
Jusqu’à brûler l’incandescence même
Jusqu’à brûler l’incandescence même,
ce qui, dans le grenier, à la lisière de nos âmes,
fut laissé par le bras laborieux de la fourche,
la petite part de l’engrangé :
un peu de paille et de grain sur la terre battue,
ce qui rappelle presque invisible le pain.
(2002)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
16:20 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.09.2007
L’air délié
L’air délié
- comme une main de fille jeune mariée -
avec l’aube quotidienne frémit
devant ces ponts - lentement méconnaissables - sous
lesquels l’eau ne passe désormais plus.
La brume redécouvrant là
un peu d’elle-même demeuré pur malgré tout
- à l’écart d’elle - revient
- selon le plan intact de sa mémoire -
sur sa propre trace abandonnée jadis
- et l’ancien cloître disparu avec elle vient avec elle :
pourtant - si loin - engloutie
Ys - détruite - étrangère au lieu - retrouve entier son plain-murmure
- mais à contretemps - ses ruines - là-bas -
dans l’amertume océane psalmodient - tout proche
quelque chose restant du défunt paysage
lui donne le répons millénaire
que l’instinct silencieux du Visiteur a machinalement retenu
- succédant aux réticences
le souvenir que nous n’avions pas devient nôtre
finalement. Et nous vivons avec cela : avec l’imposture
qui ne se sait pas imposture
avec la fraude des souvenirs d’autrui
et celle des mondes inconnus mais envisagés
qui nous maintiennent moins morts
dans le fusil armé de nos existences.
(1998)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
09:23 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
16.09.2007
Longtemps même avant que ta parole
Longtemps même avant que ta parole
Ne s’incarne dans tes nerfs
Homme
Chacun de tes neurones ainsi
N’expulse qu’un immense blasphème
(De la durée d’une vie
Dont la bouche est le Veau d’or)
Tu ne fais que t’éloigner de tout
Car tu ne sortiras de ta misère
Qu’à la seconde où ton
âme
S’échappera de ta
langue
Il faut ton pourrissement :
Ce corps putréfié
Enfin taciturne
Oui, qu’il se taise !
Dans ce silence
Dieu sera l’accueil
(1994)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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14.09.2007
ce qui m’est ôté – je
ce qui m’est ôté – je
le conserve encor,
et me revient quand
dans la nage, la marche,
le repos, le promeneur en moi errant
cartographie le territoire qui
n’est déjà plus et change, me
signale l’ombre chaude
d’une nébuleuse antiquement disparue
à l’intersection exacte
où le bulbe obèse lance la tige
de l’asphodèle aux
bords du beau ciel sans cesse repoussés
de l’esprit
Le samedi 8 septembre 2007, bar « Le Centaurée », Narbonne, 18h08-18h35.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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10.09.2007
Lac
Ici – alors qu’au loin le passage des embarcations
s’assombrit dans l’épaisseur
à distance de l’eau – la lumière
du premier soir accorde la déambulation des citadins,
le long de la plage, à l’élargissement
maintenant diaphane du ciel : l’étouffante après-midi de chaleur a
colmaté tout l’espace – et ce qui
devait être visible ne pouvait l’être qu’avec effort ;
les oiseaux enfin transpercent l’air d’un seul ton
comme aiguille la soie, – la ville
à flanc de colline s’intériorise – il
n’y a plus d’interrogation.
Ohrid, Macédoine, le mercredi 23 août 2007, 19h16.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
10:14 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
09.09.2007
Art Poétique
Eclaircir du feu l’indestructible restant
Son cœur : la miette
L’invariable l’univoque forme une
Que rien n’a précédée
Maintenue à découvrir dans l’aube sainte
Des métamorphoses de la langue longue robe
Dont chaque pli respiration du monde s’écartant
Furtivement
Modulées par l’homme en marche
Contient les signes : le Demeurant
Dans les maisons de la Maison du Père
Restera
Quoiqu’il advienne
Le noyau évident ; autour
L’insane magie du poète
(1996)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
10:35 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Après une rupture
Disparaître,
sous le couvert émouvant de la houppelande
d’un cerisier du Japon,
entre la fleur presque trop blanchie
par le sel printanier
et l’inachevé de son fruit
pour trouver asile et parade à ma propre
tristesse amoureuse.
Je ceins à ma bouche une rosace de rubis
comme une réplique franciscaine des quelques gentianes
écloses entre mes deux paumes jointes
– et j’attends :
et j’attends l’apaisement, en cette sainteté végétale,
immuable, avec la patience inaltérable
d’un bouddha souriant,
ou la vivante inquiétude d’un christ, hébété,
au Jardin lunaire.
(2001)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
10:25 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
La trace
déshabiller l’image –, non
pas la chose mais
son image –, ne rien enlever
cependant à la chose, la perdurer, conserver
en mode mineur l’être et son intime
poursuivis en leurs x variations ; et que soit
l’inintelligible sensation comme l’éclair
au premier matin du monde, aux jours
suivants installé, par l’élargissement du temps,
lumière : – compréhension native, rajeunie encore
par le songe, infusée dans la trace
que sont l’après-lecture du monde et ses heures d’oubli
Le samedi 8 septembre 2007, bar « Le Centaurée », Narbonne, 17h54-18h16.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
06:40 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
08.09.2007
Mers
Ce que rivage en son chaos de roches
grises – l’eau,
racines mauves prolongées au soir
des lauriers, chênes kermès, et tressés d’ifs – vitres
noires d’abysses où s’isolent et mûrissent d’invisibles mais
précieux blocs de lumière –, plongés dans le fer des rocs
amagnétiques – tout un bois
négligemment marqueté par
des nages de mouettes et de loups indifférents
navigant la mer vers
des mers.
L’Adriatique s’écoute, se dialogue
– se lisière dans les songes de la Méditerranée – ce
que les cœurs de cette eau passent en leur crible,
ce qui d’eux, vient avant
l’impossible innocence aux écritures,
à la bouche, à la
main de ses hommes et de ses femmes
où les nuits jamais ne se déportent
de leur jour – mers. Ce que mer – memoria
désarticulée des berges au manège
des vagues à l’envers et des courants
polémiques – ce qui,
par les bris présocratiques s’accumule en Histoire.
Le 15 août 2007, Molunat, Croatie
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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05.09.2007
Le crible
tes sens sont lisière
qu’oxygène l’arbre opalin
à l’intérieur de toi quand
une luminosité native,
d’un trait d’or plus obscur
que la lumière, cerne
le pourtour de ses vertes feuilles, chlorophylle
d’imagination – jeunes pousses jusqu’à ta mort. L’arbre
qui n’est visiblement d’aucune essence
particulière et qui l’est
toutes en vérité – l’arbre, vieille semblance
de chair adossée à la table de dissection,
circulation profonde et (faussement ?) fragile
des n dimensions entre elles, – alors que toi : signe, corps
vitré, verre opaque d’elles ; toi, conscience
par qui l’événement, la chose, disparaissant avec
le ru du jour, après l’évanescence
se fait trace en toi, quand, dans le mouvement obligé
de déprésence, la sensation
lignifiée pousse l’écorce poreuse vers
l’intérieur le plus aigu du monde
ainsi, deux béances – réciproquement
Le vendredi 31 août 2007, 14h04 – 15h00.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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28.08.2007
Faut-il qu’il y ait un
Faut-il qu’il y ait un
dieu lorsque… – gaze suspendue
dans la distance modulée des montagnes albanaises,
de l’autre côté, que la paume de l’eau exhausse
à la hauteur du regard, aux heures
lucides du matin ; ce monde-ci
suffit (déjà
le ciseau des véhicules et des bavardages dépiautent
la verdeur des arbres où
se camouflent, mises à l’abri, les rares affaires d’un vagabond
parti dormir peut-être dans le nocturne des rues –
pendant que se constitue
dans le bourdonnement discret d’une guêpe
au ras du sol, tout un corps luminescent
qu’un cycliste en diagonale traverse) :
les signes immobiles de la présence humaine (maisons,
routes, pavements, bancs, lampadaires…) s’incorporent
exactement au silence bruissant
de la vie restitué, à lui seul, selon
l’habitus propre à sa nature, par le cœur
des oiseaux et des fourmis, petites forces sans conscience – une
barque sur le lac laissée
à disposition des mouettes
avec toute l’aurore sur ses flancs,
à l’intérieur – comme
un rouget froid patientant l’aube
qu’annonce, de l’est, la turbulence
déjà éteinte d’une fenêtre.
Il fait bon vivre à cette heure avant
que l’eau ne s’échappe plongée dans le fer rougi et creux du vrai [jour,
que les conversations reviennent.
Maintenant – mais – avec le réveil
du plus grand nombre, tu crains
reprendre des mains faussement habiles
boutonnant convenablement les choses à dire et à faire.
La prime chaleur anéantissant
la cage des toits s’étale soudain
le long de ton profil – tout dieu
que le dieu puisse être s’étiole
confronté à cette douceur
que l’avancée du jour, rapide et brûlante,
toujours transforme (nulle autre voie)
en été de lauze sombre.
Le jeudi 24 août 2007, à Ohrid, Macédoine, au bord de son lac. 6h30 – 7h15.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
12:10 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
10.08.2007
C'est pas un poème!
Je pars découvrir le Montenegro, l'Albanie et la Macédoine une dizaine de jours... et RESPIRER! 32 ans et besoin de respirer!
17:32 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Aujourd’hui l’impossible place
Aujourd’hui l’impossible place
Sur le socle défait des lourdes
Emotions - la commotion des heures
Dans le muscle caché du Siècle
Une certaine fibre
Tirant à elle le reflux creux de toute chose
Oui, il n’y a pas de lieu
Sinon l’exaltation et l’équivoque venue d’elle
Oui, elles, comme une ardeur mauvaise
Au cœur béant du vidé
Mais qui n’a plus de force,
Se moquent de nous :
C’est peut-être cela l’espérance ?
(1994)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
16:15 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
C’est le chemin qui m’importe
C’est le chemin qui m’importe :
aller aussitôt vers soi par l’écriture,
au plus près de cette personne que je suis,
mais la paresse souvent,
dans son oubli jaune,
l’autre en son inexactitude,
éternise.
(1992)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
16:10 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Descendu toi
descendu toi
strictement
rendu à mon oreille
dans la fosse des derniers martyres
un peu de tes mystérieux yeux s’accroche
à mon épaule
à la belle façon de l’eau
quand la pierre s’absorbe
en elle s’épaississant
l’élargissement des disques en creux
l’immense prospection de ce que l’on
imagine
le domaine de ce qui peut venir
tout le sang qui s’étale :
ainsi, le plus d’univers s’ouvrant
(1994)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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Mordorée
Mordorée
L’indomptable la nuance
L’expérience de la lenteur l’enseignement
Sur les corps expirants et redoutables toujours
D’un Narcisse d’un Sébastien
Le languissant témoignage des folles
Dont l’intrigante nécessité s’habille
Qui des membres d’Orphée ont conçu l’Ardeur
Beaux
C’est le sang qui se pleure et façonne
Le visage recevant et couvrant le corps
Dans son entier
(1995)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
16:08 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
C’est un silence
C’est un silence
Transporté jusqu'à l’enceinte :
L’écartèlement indistinct et plurivoque des arbres
En son cœur précis bordé d’arômes nuancés et d’eau
S’égouttant des conques baptismales
Du tout premier matin
Un peu de ce court silence se disperse
Entre chaque interstice
Laissé par les battements confiants de l’oiseau
Aux narines désignant les gestes
Du monde en dormition
(1995)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
16:00 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
09.08.2007
Le crucifix de l’église de Sabile
… il est sans âge –,
ce corps ouvert par les cicatrices
du bois taillé et vieilli – sec (définitivement) :
toute l’humidité s’est évaporée,
laissant s’élargir, avec lenteur et précision,
crevasses et fissures brunes
– pour l’éternité besognant toute chose.
Je n’y discerne aucun coloris passés,
sa surface claire est nue de tout artifice
– de la nudité suprême des matières mortes
et anciennes. – Démembré
(on dirait de ces êtres
rongés mendiant
auprès des voitures et des sémaphores,
laissant l’horreur de leurs chairs à la vue de tous),
ce Christ n’est que visage
qu’il faut regarder par en dessous.
– Alors, c’est – profondément émouvante -
la face d’un cadavre d’homme qui a vécu,
émaciée, l’arête du nez raide, réduite,
les joues creuses des malades – et le menton
qui n’est plus qu’os : le visage dernier
de mon grand-père d’Espagne
éteignant l’appel muet de son angoisse (1).
+++
Mais –
la chevelure,
serrée dans le lacis de la couronne d’épines
d’où, vivante, s’échappe,
et tombe sur l’épaule presque disparue,
reconnaissable à peine,
une longue mèche – comme, soigneusement faite,
une tresse de jeune fille se préparant à l’amour.
Il n’y a jamais assez de temps
pour oublier cela.
27 juillet 2006 (Musée de l’histoire et de l’art lettons, Riga, 18h04, heure locale)
(1) « Tandis que la chapelle martyre jette au ciel tranquille, lumineux et sans vie, l’appel muet de son angoisse », Max Rouquette, « Saint-Martin-du-Cardonnet », dans Déserts.
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11:20 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
08.08.2007
Alors que l’heure ancienne
Alors que l’heure ancienne
se cherche encore
dans celle qui est là,
– comme poudre
sur les doigts
détachée de l’aile
raconte les formes
du papillon réchappé –, c’est
toute une terre
qui fait aussitôt place
à toute la mer.
Tes doubles,
dont tu ne sais presque plus rien
y voguent sans doute déjà,
se fichant de savoir
quel peut être
l’autre rivage –
à la différence de toi – et,
là-bas, se débarrassent
par-dessus bord
de ta lourdeur d’ici.
Il faudrait
que le soleil connaisse des nuits
laissant ainsi sa chance
à la lumière plus limitée d’après
de vraiment paraître : – les grands oiseaux
quitteront alors le ventre doux
des longues algues profondes
et celui des grandes et calmes bêtes
marines – les uns
ne seront plus
les autres, – l’écaille n’étant
plus la plume ou l’humide
peau grise.
le rayon vert
rapide glisse
jusqu’aux lèvres
de quoi parle et quoi ne parle pas
quelque chose
soudain lentement
sur les faces
se fiance et demeure
du vaste ciel ébloui
de se savoir aussi océan
où se groupe
s’éparpille
se rassemble encor et s’échappe
tout l’énorme banc
des daurades blondes
L’heure ancienne – la vague
en son jusant
porte en son plus haut
le trop de clarté
délité
et le dépose
où se cachent les innocentes vives.
Jeudi 28 juin 2007
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08:25 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
07.08.2007
Il te semble
Il te semble
décidément
qu’il te faudra rentrer bien tard
passager – hors de toi-même –
d’une vie dont tu ne discernes plus
l’attirail. Tu en connais les stratégies.
Tu en entends, dans le lointain, les appels,
au plus près, les injonctions.
Vendredi 10 février 2006
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03.08.2007
Le soleil s’écorche
Le soleil s’écorche
à la montagne du bleu
– et passe, mendiant nu, au plus près des maisons
le long desquelles se prolonge
la mue lente des fenêtres.
– Et il passe, ici-bas, invisible,
quand au ciel il est tout.
10 – 05 – 06, dans le train Narbonne – Montpellier, 14h20.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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Un Nô occitan
Le Musicien
La Jeune fille
Le Jeune homme – masqué
La voix des Vieilles – le visage grimé, la physionomie et le costume tout d’une pièce des bêtes sombres.
A l’heure d’avant le crépuscule.
La forme d’un arbre – la plus épurée possible.
LE MUSICIEN –
J’évoque à l’œil
de l’esprit
des temps et un lieu assez anciens
pour être de légende.
C’est ici
auprès de ce tilleul d’aube
d’été
que chaque année au jour
décidé par une geste des hommes,
un oiseau, à chaque fois
d’espèce nouvelle, vient
et se blesse lui-même
à coups de bec sûrs, et chante
tout le restant de son jour
le plus beau chant d’oiseau,
à l’écart du monde,
jusqu’à ce qu’à l’heure élue
la fouine toute d’ombre aiguisée
et d’éclairs en sa soie, alertée,
sorte et l’emporte – furtive.
L’animal boit,
dans le silence absolu
des premiers feux, son dernier
sang.
– C’est
de la sorte que sont célébrées
les amours mortes d’Azalaïs et Çubran.
Entre la jeune fille.
LA JEUNE FILLE –
Je suis venue, – il est certainement
trop tôt ; – de leur nuit,
les insectes ne se sont pas encore
dessoiffés en s’abreuvant
aux gouttes d’eau matinières.
(Elle se penche.)
L’araignée minuscule, quant à
elle, veille au plus rentré
de sa toile : elle n’a jamais
eu à apprendre qu’il lui était besoin
de tisser et d’attendre
dans la beauté labyrinthique
de son délicat repaire. Que vas-tu
ensorceler pendant l’aurore
qui se fait et se défera bientôt, – toi
qui t’actives à la moindre déchirure
de ton piège ?
(Inquiète.)
Je suis venue
la première. Il n’est pas
là. Je ne peux prononcer son nom
au risque de nous faire surprendre.
Nous sommes loin pourtant, mais
l’insomnie douloureuse des vieilles
les fait tout entendre
dans la limpidité profonde et indiscrète
des heures crépusculaires.
LE MUSICIEN –
Les fils du terrible Drac
n’ont pas encore rejoint le domaine
des pierres paternel et enseveli
quand, pourtant, la nuit en sa fin
s’épuise toujours, peu à peu,
dans la bouche vorace du petit jour
comme un vieillard, tremblant
de se perdre après
sa mort, examine, pris
d’angoisse, la vie généreuse
en ses petits-enfants.
La part
maudite reste.
Le danger rôde à visage humain – surtout
quand ce visage a des oiseaux de nuit
l’impassible - et donc cruelle – face
scrutatrice, plus endurcie que la progéniture
du démon des eaux et des roches.
Ces adolescents doivent
aujourd’hui s’enlever l’un l’autre
à la sécurité de leur pays et prendre
à pleines respirations
la liberté grande et maudite des routes.
LA JEUNE FILLE –
Déjà recule, dans la prime lumière, le flot
des étoiles.
Il viendra.
Oh. Il viendra. N’écoute pas,
fillette, les battements
accélérés de ton cœur
inhabituellement inquiet. Il
secrèterait bien des choses mauvaises.
LE MUSICIEN –
Malgré ce temps d’entre-deux
et d’indécision, la magie ne peut opérer ; elle
n’est jamais d’ici. Nos siècles l’ont
oubliée. Elle doit venir d’ailleurs
pour être prise au sérieux.
Cette fille et le garçon,
bien que certains du contraire,
ont été choisis par ce lieu
de leurs rencontres – où
s’étire, dais de fleurs, de feuilles
et de branches, une riche frondaison
lourde de son propre parfum, mais
allégée par le travail remarquable
et bruyant des abeilles, des guêpes
et des mouches – dès qu’apparaissent,
à côté des choses, des bêtes
et des hommes, les ombres.
Le soleil, violet en son levant,
frissonne.
S’élève, du tilleul, comme en réponse, le chant clair du rossignol.
LA JEUNE FILLE –
Es-tu, invisible et heureuse présence, l’oiseau
ami accompagnant mon attente ? – Mélodie
d’arbre et de plumes, tu
désépaissis ces minutes chaotiques
qui, entre lune et feu, voient
s’approcher, bienheureuses,
mon amour.
(Vers le jeune homme absent.)
Viens donc
plus vite, tu manques, idiot,
mes baisers. (Astucieuse.) Il y a des mois, je
t’avais dit les destiner
pour un autre
parce que tu n’arrivais pas à
te décider à me parler.
(Un temps.)
Je suis
bien trop tôt venue…
LE MUSICIEN –
Ciel du corps en sa belle saison
quand la jeunesse se met au défi, s’enchante
de ses ressources et jouit
de ses inépuisables merveilles, lorsqu’elle
se noue pour un temps avec le temps
et le jardin des dieux.
La noirceur
du monde, cependant, se cristallise
elle aussi en sublime diamant.
Le creuset qu’est notre monde,
persistant par la bataille de ses contraires,
élabore ses propres mystères : poison
et contrepoison en même eau,
même plante et sang
se confondent et se font guerre – seule
la science des magiciennes compte, pèse
et divise en gouttes d’ambre les sucs
pour la persistance de toute vie, ou,
l’éternité au long
de son obscur versant.
Le lys
est aussi amertume.
LA JEUNE FILLE –
Encore un peu de ta compagnie,
bel oiseau. Répète
pour la courageuse et patiente Azalaïs
le chant des nuits heureuses
que nous entendions pour nous
seuls, avec l’union de nos plaisirs,
dans le partage empressé de nos caresses
à Çubran et à moi. (Un temps.) Ai-je commis l’erreur
de prononcer son nom ?… N’ai-je
pas réveiller les chiennes ? – Eloigne
de mon espoir
la lumière sournoise et dénonciatrice
grouillant d’yeux et d’oreilles. (Un temps.)
Rossignol,
es-tu déjà dans ton silence ? Ne me
soutiendras-tu pas ?
Je n’ai que dix-sept ans.
LE MUSICIEN –
Un homme descend vers
ce lieu que l’arbre unique
qualifie. Il est
en retard. – Cet endroit, tantôt,
à l’heure des meutes animales pourtant,
ne me faisait pas peur. La silhouette
vigoureusement se détache
dans la clarté rase
filtrée des terres très lointaines.
Son pas précipité chasse
les bêtes de nuit attardées, aveugles
dans le jour, et a attiré l’attention d’autres,
noueuses et flétries, sans cesse à l’affût – plus
implacables et acharnées encore
car le désir,
sans réciproque depuis des ans, leur est douleur
et frustration, et amours,
dorénavant impossibles, pour elles
jalouses des plus jeunes, ne sont qu’herbes
de vent à impitoyablement
arracher.
Le jeune homme entre sur scène. Dans l’élan de la marche qu’il est sur le point de terminer.
LE JEUNE HOMME –
Je ne veux pas être l’insensé des contes
de mon enfance par lesquels
presque tout est révélé. J’achève
ma course aussi vite que possible. J’ai voulu
regarder ma veuve
mère une dernière fois pendant que
le sommeil la protégeait encore
de mon départ ; et mon chien aussi
que j’emmenais toujours avec moi
dans mes battues et mes braconnages,
et qui a très doucement gémi, j’ai
voulu le caresser avant de partir,
celui qui a toute mon affection. J’ai quinze ans.
Je ne lui dirai rien de tout ça.
Je suis arrivé. (Un temps.)
Azalaïs ?... ma femme,
es-tu ici ?
LA JEUNE FILLE –
Bienheureuse Azalaïs rejointe à présent
par ton fidèle et beau Çubran, tout couvert de sueur,
tu pourras rire bientôt de tes inquiétudes. Çubran
est venu et t’appelle sa femme. Il t’aime.
(Un temps.) Mon époux. Par ces mots, nous
voici mariés sous la voile grandissante
du tilleul de tous nos rendez-vous.
Embrasse-moi.
LE JEUNE HOMME – entraînant par la main la jeune fille qui, surprise, résiste aussitôt.
Nous n’avons pas de temps à perdre. Ils
doivent être là-bas
tous à quitter le lit
et mettre leurs pantoufles.
Lève les yeux
de moi, et vois : l’étoile des amants s’efface
auprès du soleil
montant.
Il faut partir.
LA JEUNE FILLE –
Et nous priver du tout premier baiser
de notre liberté nouvelle
aussi chèrement gagnée
sur nos existences d’il y a
à peine quelques heures ?
LE JEUNE HOMME –
Partons – et nos bouches, dans un jour,
sois-en certaine,
l’une de l’autre ne sauront plus se séparer.
Viens.
N’aie pas peur, j’ai pris mon couteau.
LA JEUNE FILLE –
Je n’ai pas peur.
Je
sens une odeur de sang.
Quelqu’un
t’a suivi et s’avance
vers nous comme un lézard noir.
Que n’as-tu pas fait qui nous aurait
protégés ? Çubran, qu’as-tu gardé
secret à Azalaïs ?
LA VOIX DES VIEILLES –
Nous y sommes. Voici
le terme.
Nos os et nos nerfs agacés par
le mal de l’âge ont affilé notre instinct.
Rendons grâce à
nos veilles non désirées.
Nous
les avons attentivement observés
dans leur manège,
ces chers faux innocents, auréolés, –
pour qui fut de la sorte et qui ainsi sait le discerner –,
de leur bonheur clandestin.
La fille est belle,
dans l’ombre du garçon se dessine l’homme.
Nous
les regardions, presqu’impotentes assises sur
nos chaises, rien qu’entre nous,
sur la place, cloîtrées derrière
nos rideaux de fenêtre
et pendant les repas pris en commun où
l’on nous tolérait.
Nous
avons mis peu de jours pour deviner
leur concupiscence.
Mais notre triomphe est pour ce matin,
beau dans son soleil ocre,
où nous
les débusquons au pied
de cet antique tilleul. Nous
vous voyons Çubran et Azalaïs.
Nous
vous
voyons.
Nous
vous
tenons.
LE MUSICIEN –
Ô dieux, protégez-moi des voraces
et de leur crime aujourd’hui
avéré. Ce songe
fait de moi le témoin tourmenté du drame
légendaire des amours d’Azalaïs
la résolue et de Çubran le jeune sentimental,
perdus, tous deux, par la tendresse d’un fils
pour sa mère curieusement mêlée à
celle du chasseur viril
pour son chien.
LA VOIX DES VIEILLES –
Les belles paroles, Azalaïs,
ne font pas à tout coup, ensuite, les amants
heureux. Les femmes aussi fortes
que la vie
n’ont pas toujours qui elles méritent.
Nous vous voyons. Le pays
saura tout. Même
s’il doit périr de cette vérité
qu’une sœur et qu’un frère
de même père charnellement
s’aiment.
Nous
mettons fin à la confusion,
à l’horreur dégoûtante
d’amours dénaturées.
Le jeune homme sort son couteau.
LE JEUNE HOMME –
Arrière, sorcières empoisonneuses. Ou
je vous égorge avec mon couteau.
S’engage une danse entre le jeune homme et la voix des vieilles : une danse de combat, sans que les corps ne se touchent, et de mort.
S’entend, contre toute attente, le chant du rossignol.
LA JEUNE FILLE –
Tu m’appelles, mon ami.
Mon unique ami.
La jeune fille s’empare du couteau des mains de Çubran et se le plante dans le cœur. Elle recule lentement, dans la direction opposée par celle prise par la Voix des vieilles qui fait de même. Çubran, sonné, reste interdit.
LE MUSICIEN –
Mortelles amours
où tout s’achève,
une fois de plus,
en catastrophe,
dans la suprême beauté,
inconsciente d’elle-même,
du lamento,
simple et unique,
d’un rossignol caché.
Le jeune homme n’était pas
Çubran, mort, lui, depuis des siècles.
Il en avait pris le rôle afin
de briser la part maudite générée
par la faute des vieilles garantes,
avec l’accord de tous,
de l’ordre des choses.
– Le blé, depuis, s’est courbé de honte
jusqu’à rentrer en lui-même. Le pays
s’est couvert de cardabelles sèches
ouvrant à jamais leur paille jaune à
un ciel dont le bleu
étincelant prive la terre de ses eaux
jadis ici nombreuses. –
Azalaïs venue aux abords du temps
qu’est ce tilleul, c’était
la présence du fantôme d’Azalaïs
enchainée à la répétition de son acte sanglant.
Quant à toi Çubran, tu n’as toujours pas
su rejoindre ta sœur
avant que la nuit ne se fane.
L’exorcisme n’a pas été
mené à bien.
Tu peux t’éloigner, retourne
chez les tiens et sois ombre
absente et vive
parmi eux.
Un autre
que toi, à la même saison, prendra ta place
jouant Çubran – comme
bien d’autres avant toi,
depuis l’origine du mal.
Le jeune homme s’éloigne. La scène s’éclaire d’une pleine lumière.
Le soleil à présent tout entier
m’éblouit.
Commencé le lundi 9 juillet 2007, dans le train pour Narbonne, venant de Montpellier, aux alentours de 20h30… Fini le 11 juillet à 18h et quelques.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
12:03 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
01.08.2007
Parc
L’arbre couché
remet dans l’excellent désordre du vivant
toutes ses feuilles au bon du ciel
et de l’herbe. Il est
le seul du parc à s’exiler ainsi – à ras du sol –,
offrant, alors, l’écart de ses deux branches principales
à la pas haute statue d’airain
vers laquelle – méthodiquement – il s’aventure
et s’organise – pour devenir, un jour,
balançoire. L’adolescente, logiquement nue,
toute à son exaltation de vie,
y pourra, je le suppose et espère, – d’avant en arrière –
perdre enfin son insupportable stabilité.
Ecrit le 08 août 2006 (18h22-19h01), devant l’arbre et la statue.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
15:53 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Les fantasmes d’ombres
Les fantasmes d’ombres
autour de toi qui les inventes
ne peuvent être qu’immobiles.
La catastrophe n’est pas arrivée
– tu n’es pas mort ;
ils ne sont donc encore que des automates
de foire, plantés aux allées de ta vie,
que tu cherches en les créant,
au fur et à mesure de la fin des étoiles au ciel –
et en toi – des machines sans ressorts, – figés…
… qui, d’après toi, ont ta face pour face
– de cire et de métal et de chair –
par en dessous.
Il n’y a que toi
pour les voir, – et les voir
à ta ressemblance.
Le 4 août 2006. Riga. Dans le trolley. Vers 17 heures.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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30.07.2007
Ai-je jamais entendu l’appel
Ai-je jamais entendu l’appel,
la voix déportant la conscience hors d’elle-même ?
« Toujours », lui répondit-on, « mais tu ne t’en rends compte qu’au moment des douleurs et des débâcles ».
Mascarade des mots et des manques, troupe de comédiens jouant sur la scène sans lieu, immense, au-delà de toute immensité malgré tout, des rêves et cerveaux que le parcours initiatique des existences étonnent en plein jour.
« Est-il déjà trop tard ? », se dit-il en lui même.
Est-on toujours en retard pour la Vie ? Elle semble avoir une éternelle longueur d’avance sur toutes celles et tous ceux que le désir d’être estompe, parce que dévorés, bafoués par lui.
Dites-moi ce que c’est que s’accomplir.
Et le Poète, devant cette question, se mordit la lèvre de n’être pas coccinelle ou charançon.
(04/08/04)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
15:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Tête plantée en moi
Tête plantée en moi,
Suspendue au ciel comme une canne
(Voici l’anse de soleil éborgné de rire
Vibrant jusqu'à l’extrême extérieur de l’orée
Et la châsse dressée par l’étirement réciproque
De tout ce qui s’élève, de la plongée des toits :
Indénombrables stèles aux imprécises racines
Bras comme des fourches brunies
Porteurs du sol qui les a fait naître
Soulevant l’air ainsi que la paupière
Et poussière rendue couleurs à force de transhumance
Chargée des chairs qu’elle a été),
Creusant alcôve par la morsure
Sa cage en moi devenant toujours plus étroite.
(1994)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
15:30 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Présente sois-tu, Terre
Présente sois-tu, Terre
Aux anges dévêtus
Aux frondaisons passagères
D’une main échappée
Qui par ses contours diffus donne
Brumes comme sortilèges
Et m’envoûte et me dis, que je devine :
nous ensemble je.
(1994)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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29.07.2007
Au seuil anomal et chaud
Au seuil anomal et chaud
des peuplerais ambrées et pluvieuses
des blonds débuts d’automne
détachés l’un après l’autre
l’un de l’autre
sous le ciel couleur de sable chair
lumineusement fade,
ta silhouette s’anoblit.
(2007)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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Une fin d’après-midi
Le violet nerveux du jeune lilas
dresse son œil
sur la table d’un seul tenant du ciel
troué de clarté,
où se mangent les parts successives des heures.
La chaleur passée monte des pierres
gavées par la main pleine du soleil ;
elle a œuvré le temps que dure
le jour ; elle œuvrera, bien qu’absente,
lorsque les ténèbres, en leur été,
investiront toute chose,
que la lumière, alors, sera lumière encore,
têtue, tel ce lilas fiché dans le vivant bleu,
jusqu’au plus nocturne de la nuit.
03-07-05, ayant vu un lilas sur la promenade du Peyrou, Montpellier
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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25.07.2007
Quelles formes doit prendre
Quelles formes doit prendre
le temps afin, en toi,
de s’assimiler ? – il lui
faut être physiquement de ce monde
pour que renonce à sa suite la glose ; – prendre
apparence pour de cette apparence
prendre pied dans l’histoire des sens,
couvrir le spectre matériel
du poème ; et chose
quitter la chose ; conscience
de la chose, s’absorber
dans tous les nerfs de son jumeau, et
redevenir plus que la chose en retour.
Le temps est en travail (rien
de nouveau à dire cela), – c’est lui
qu’on entend grincer, non
pas le bois mort ni le ciment des maisons ;
c’est lui qui pâlit à
la surface des pierres
quand les soleils, la lune et les étoiles
se sèchent eux-mêmes à leur
réciproque chaleur, lui qui
marque le camaïeu des rivières
s’enluminant à la marque
des premières et dernières gouttes
de pluie laissant, malgré leur poids, fuir
le courant qu’attendent – bouche ouverte – les grands fonds,
presqu’immobiles, et patients comme
les astres appuyés à la lumière
sans âge du big-bang.
Quels portraits du temps ? - Quels
mensonges ? – pour
l’abandonner, libre, à sa vérité, au
désir.
Le 24 juillet 2007, 16h56 – 18h19, café le Del Mon, Montpellier.
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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22.07.2007
"Comédie(s)", pièce en 5 actes, extraits.
Les Personnages
Jean, entre 30 et 35 ans.
Paul, 2 à 3 ans de plus que Jean.
Julie, 25 ans.
Hervé, 26 ans.
Matéo, entre 19 et 23 ans
Marie, même âge que Matéo.
Franck, même âge que Matéo et Marie.
Le fantôme du locataire de l’appartement du dessus qui est mort à 57 ans.
Deux spectres.
ACTE 1
Dans un salon. Le cadavre d’un homme est allongé sur le sol. De dos. Il vient certainement de tomber par terre. A l’instant. Il tient à la main un verre dont le contenu est renversé. A côté du corps, un homme fait les cent pas. Angoissé. Il se frotte les mains contre le pantalon. Comme pour effacer des traces de sang sur ses doigts et ses paumes. C’est son fantôme. Cadavre et fantôme sont habillés de la même façon. Les temps de pause doivent être impérativement choisis. Et rythmer le monologue. Ce sont les étapes d’une pensée qui s’agitent ou se détend.
Le fantôme – Aye ! Aye ! Aye ! Ca commence bien. Ce n’est pas désagréable mais quel choc. Je suis dans de beaux draps, moi. Qu’ai-je fait ? (Comme se forçant.) Non, ne regarde pas. Quel jour sommes-nous ? Calme-toi. Quelle heure est-il ? Bientôt trois heures et demie. Personne ne t’aura entendu. Les voisins travaillent. Tu n’y es pour rien, après tout. Ce n’est pas ta faute. Dis-toi que tu n’y es strictement pour rien. Que ce n’est pas ta faute. Que c’est bien malheureux mais que c’est comme ça. C’est arrivé tout seul. Pan. D’un coup. Tombé par cul. Ne te mets pas dans ces états de nerfs. Respire. Sois philosophe. Tu risques d’en prendre pour longtemps de toute manière. Bon sang. Tu n’avais vraiment pas prévu le coup comme ça. Si j’avais su que l’affaire allait se terminer de cette façon, je ne serais jamais venu ici. Je suis perdu. En tout cas, j’en sais une qui est une sacrée incapable ou une fieffée voleuse. Madame Graziella n’a même pas pu me prévenir. (Il sort une carte de visite de sa poche.) Madame Graziella, medium de naissance. Voyance à toute heure. Fait des merveilles. Mes fesses. Elle n’a rien vu venir, l’idiote. Il y a à peine deux heures, j’étais encore face à elle à l’écouter me débiter ce qui s’avère définitivement des conneries. Pour le coup. Maintenant, j’en ai la preuve. Rien. Elle n’a rien vu venir. Tout ira pour le mieux, cher ami. Tout est bien. Ce que vous entreprenez est sur le point de réussir. Je le vois. Je le sens. Donnez-moi votre main. (Lisant les lignes de sa paume. De plus en plus avec exagération.) Ho. Ho. Hooooooooooooooo. Bien sûr. La voici sa réussite ! Elle est bien bonne. Je l’ai payée d’un pognon fou, celle-là. Depuis des années. Trente euros, le tirage de cartes. Vingt, les lignes de la main. La carte bleue pour l’horoscope personnalisé. Ca prend du temps. Avec tout. L’ascendant. Le descendant. La lune. Pas la lune. Le soleil. Pas le soleil. Vénus. Mars. Mercure. Jupiter. Jusqu’aux satellites. Tout. Et j’en suis là. Quel résultat catastrophique. Devant le plus grand merdier de mon existence. J’ai été trop nerveux. Je ne voulais pas. C’est parti d’un coup d’un seul. Tout seul. (Au cadavre.) Tu n’as même pas eu le temps d’écrire une lettre à tes proches. Rien, pour que la soudaineté de ta mort passe mieux. Pour apaiser leur tristesse. Si j’avais su. Je vais avoir des problèmes. Déjà, j’en ai. (Plus calmement.) Je viens de mourir. Je me souviens. C’est toujours étonnant. La mort. Des deux côtés de la barrière. Je revenais de la cuisine. Oui. Avec un verre d’eau fraîche à la main. Un pas. Et puis. Un pas. Et puis. Et puis. Je tombe sur le sol. Oui ! Foudroyé. Comme ça. (Il tombe. C’est sa façon à lui de se souvenir. Il est dans la même position que son cadavre.) Mon verre à la main. (Il s’assied en tailleur à côté de son cadavre.) J’avais soif. Besoin de quelque chose de frais. Je me rappelle. Je venais de manger un sandwich dont le pain était un peu sec. Et puis. Ensuite. Je me préparais à cocher les bonnes cases du Loto. Les bulletins sont sur la table. C’est bien ma veine. Mourir avant le gros lot. Il n’y a pas de bon Dieu. Il n’y a que le diable. Je n’ai jamais eu de chance dans la vie. A me regarder, tout me porte à croire que je n’en ai pas plus étant mort. Effectivement. Si je raisonne correctement, je suis un fantôme. (Il se relève. Et regarde son corps.) Le fantôme de moi-même. Ridicule, cette position. De côté. En position latérale de sécurité. Ou en chien de fusil. Et il m’est impossible de me rendre mieux présentable. Quelle coupe de cheveux. Et cette tête. D’outre-tombe. Qui doit nous visiter bientôt ? Est-ce que j’ai rangé ma chambre au moins ? Oui. Est-ce que tu as pris une douche ? Exact. Ce matin. Rincé la baignoire et le lavabo ? Mais à quoi bon m’en préoccuper… Tout est fini. (Désignant le corps.) Du moins pour lui. Si on me rend visite la semaine prochaine, comme prévu, la douche de ce matin n’aura servi à rien. L’odeur, ce n’est pas tout de suite qu’elle devient plus forte. Identifiable. Et les poils dans l’évier et le siphon… (Se souvenant soudain de quelque chose. Enervé.) Oh bon sang ! Tu portes le même slip qu’hier. (Comme frappé par une évidence. Il regarde l’intérieur de son pantalon.) Oh mon Dieu, je vais porter pour l’éternité le slip d’hier. Pourquoi est-ce que la mort ne s’annonce pas une heure avant de frapper ? Chacun aurait ainsi le temps d’être présentable. Le temps de laisser pour toujours une image bien de soi. De se mettre en scène pour la seconde et les autres durant lesquelles le cœur ne bat plus. Dans ce genre. (Le fantôme s’assied sur une chaise et prend la figure d’un homme souriant. Béatement. Puis, désignant son cadavre.) Pas ça. Quelle honte. Avec toute cette eau, ils vont encore croire que je me suis pissé dessus. Que je suis mort en me pissant dessus. Ou que j’ai pissé post-mortem. C’est bien ma veine. Je n’étais pas bien vieux. Cinquante-sept ans. Trois fois marié. Célibataire depuis l’an passé. L’habitude. Rien de grave. C’est la vie moderne. Pas de chance, je le sais depuis longtemps. Je suis un fantôme. Un esprit. Un ectoplasme. Une ombre translucide et mouvante que personne ne peut voir. A ce que je connais du sujet. Comment positiver l’affaire ? Pense aux avantages des fantômes. Positive. Réfléchis. Rien à payer. Pas la peine de s’habiller. De manger. De boire. De se laver le cul. Pas la peine d’attendre ton tour. Rien. Tout pour moi. Toujours un siège libre pour toi. Même si il y a quelqu’un dessus. Réfléchis. Sois content. Je ne vais pas rester ici. Je vais voir le monde. Les îles du sud. Je vais en profiter pour voyager. Découvrir le Pôle Nord. Voir le trou d’ozone s’agrandir au-dessus de ma tête sans que cela me troue la peau et me tue. Ah ! Ah ! J’ai cinquante-sept ans. Et toute l’éternité de ce monde pour en profiter. Oui, c’est exactement ce que je vais faire. Allez. De toute façon, je n’ai aucune envie de rester à me voir pourrir sur la moquette. Allez hop ! Adieu, mon ami. Tu n’as pas été si mauvais. Tu m’as permis d’accomplir de belles choses. (Il se lève et va vers la porte qu’il ne peut ouvrir malgré ses efforts. Il s’agace sur la poignée. Rien n’y fait. Comprenant alors qu’il ne peut rien faire contre son destin, il se retourne, digne.) Puisqu’il en est ainsi. (Le fantôme retourne s’asseoir sur une chaise. A côté du corps. Puis gêné, se lève, prend sa chaise et l’éloigne de son cadavre.) Dans la vie, je voulais simplement être heureux. Et mince.
– J’ai soif.
ACTE 2
Scène 1
L’appartement de Jean et de Paul. La table est mise pour recevoir plusieurs invités. Un homme entre 34 et 40 ans, Jean, un auteur dramatique, est assis dans un fauteuil. Son front pris entre ses mains, il est penché en avant. Entièrement absorbé par ses pensées. Tout porte à croire qu’il est dans cette position depuis un long moment. Son compagnon, Paul, de la même tranche d’âge, ne s’occupe pas de lui. Il a l’habitude de cette situation. Il s’affaire dans le salon pour fignoler les derniers préparatifs du repas. Paul est un homme très soucieux des détails. Tout a son importance à ses yeux pour ce genre de soirée. C’est un couple qui a une dizaine d’années.
Jean émergeant de son mutisme – Je hais les comédiens.
Passe un temps durant lequel la question attendue ne vient pas.
Jean – Je module. J’exècre les mauvais comédiens. (Un temps.) J’affine. J’abomine les apprentis. Les débutants. (Un temps.) Ils sont sérieux.
Paul, absorbé par ce qu’il fait, ne répond pas.
Jean – La fougue au bout des lèvres et des doigts. Leur impétuosité gracile. (Un temps.) Et leur œil ! (Un temps.) Avec cette façon appuyée et significative de vous imposer leur volonté volontariste de cimenter de la passion dans leur passion. Leur mignardise servie comme une belle preuve de leur capacité artistique. Des copieurs exaltés. Des exaltés. L’œil qui frise qui dégouline sur leur sourire qui vous demande sans vraiment le demander j’étais bon, hein ? Sans trop montrer qu’ils sont contents. Bien sûr. Ils sont plutôt dévastés par leur interprétation. Ou le font croire. Et le trac. L’angoisse. (Un temps.) Mais que veulent-ils ? M’imposer leur énergie ? Ce sont des chiots avec du caramel dans la gueule.
Paul le regarde mais reste toujours silencieux.
Jean – Leur enthousiasme les fait japper devant tout ce qui touche au théâtre, à la parlote dramatique, de près ou de loin. A la mise en scène. A la scénographie. (Un temps.) Et si c’est moderne, alors là ! On n’en finit pas. Le frémissement extatique qui parcourt leur cheveu de la racine à la pointe de la pointe lorsqu’ils exécutent devant vous leur parade. Et ça : la manière qu’ils prennent pour faire vivre un texte. On dirait qu’ils nous font la leçon. Et, le plus irritant, avec la façon qu’ils ont élue d’être légers.
Paul – Ton texte en l’occurrence.
Jean – Pardon ?
Paul – Je disais ton texte. La façon qu’ils ont de faire exister ton texte. Tu as du mal avec ça, avant tout.
Jean – Ne généralise pas Paul. Mais dans le cas présent, tu as raison. Ils m’angoissent déjà. Quelle heure est-il ? Quand est-ce qu’ils surgissent ?
Paul – C’est aussi vieux que la première pièce jamais écrite, cette rengaine de s’attaquer aux comédiens. Il y en a même qui en ont fait des tragédies. Ou des comédies. Thomas Bernhard par exemple. Je te rappelle quand même que c’est toi qui as accepté cette soirée.
Jean – Je te rappelle que je n’avais pas beaucoup le choix. C’est mon goût prononcé pour le risque qui m’y pousse. Je n’y peux rien. C’est irrésistible cette envie-là de courir à la catastrophe. Cette épouvantable envie de passer tout un repas à me ratatiner devant mon assiette. Et cette soirée, précisément ce soir, est la soirée idéale. J’ai de l’intuition.
Paul – Tu te fiches de moi… et de ma cuisine, en plus. Tu veux tout gâcher. Autant tout annuler. Tu es stressant. Epuisant.
Jean – Non. Mais comment sais-tu pour Bernhard ?
Paul – Je regarde de temps en temps ta bibliothèque. Je peux même te fournir le titre de la pièce. Le Faiseur de théâtre.
Jean – Oh le roublard que tu es. Pour en revenir à nos moutons, j’ai juste un impérieux agacement intérieur à exercer.
Paul – Oui, surtout depuis que tes anciens amis, - les critiques -, trouvent que tu n’arrives plus à écrire. Tu n’apprécies pas les comédiens. C’est une chose. Tu n’aimes plus les critiques. Cela en est une autre. Je t’encourage à te déglinguer toi-même. Mais tout seul. Tu es beaucoup plus drôle ainsi. Moi, je veux passer une bonne soirée.
Jean – Coup bas. Mon amour. Mais je t’explique. Quand ces beaux messieurs et ces belles dames disent qu’un auteur n’arrive plus à écrire, ils signifient, avec leur bouche, leur langue, leurs dents et la glotte trônant au fond, dans les dîners en ville, ou dans le journal qui les emploie, avec leur petit stylo définitif accroché à leurs immondes petites mains sèches, que je n’arrive plus à écrire comme avant. Je n’ai pas le droit d’évoluer pour eux. En veux-tu la preuve ?
Paul – Pourquoi pas ?
Jean – Tout est là, définitif et fossoyeur, quand ils disent de tel ou tel : il a trouvé son style. Ou sa voie. Ou son truc. Des hommes quittent leur femme. Quittent leur travail. Même un boulot très bien payé. Le train-train de leur existence. Ils se construisent un bateau. De leurs mains. Sans avoir attendu de gagner à la loterie nationale. Et pour quoi faire ? Pour mettre le plus de distance possible avec le fantoche qu’ils sont devenus. Par leur faute.
Paul – Tu reprends le ton du professeur. Ils t’admirent encore, Jean.
Jean – Je n’en doute pas. Je suis toujours grand pour eux. Pour ce qui est sorti de ma cervelle. J’ai écrit des merveilles. Et elles seront jouées. Pas toutes. Je ne veux pas que ce soit toujours les mêmes. Ils m’ont aimé un jour pour les raisons qui les regardent eux seuls et ils ne veulent pas que je change. Je les déçois.
Paul – Tu parles de tes nouvellement détestables anciens copains ? Tu dois surtout décevoir ta propre intelligence en piétinant dans ce mauvais débat. Ah ces incompétents de critiques… Ce genre de conversation un peu moisie ferait une très bonne mauvaise scène. Une scène molle.
Jean – Je ne sais pas. Je n’en ai jamais écrite de cette espèce.
Paul – J’ai appris en vous fréquentant, toi et tes semblables, à reconnaître le bon du mauvais. Je te dis qu’elle serait pitoyable.
Jean touché – Je suis mauvais et pitoyable maintenant pour toi alors ?
Paul buvant un verre de vin – Rien dit de tel. Et puis, je suis quand même raisonnablement capable de dissocier une œuvre lamentable de son auteur. Si un jour je rencontre un tel créateur. Je saurai faire la différence. Il y a des épiphénomènes.
Jean – Des épiphénomènes. Je vais te dire moi. Les critiques, ils sortent toujours tout du contexte. Ils adorent ça. Ils sont tellement actuels. C’est une chose toute simple qui leur permet de les rendre moins désorientés aux yeux des imbéciles qu’ils font parfois, entrer au théâtre. De moins en moins d’ailleurs.
Paul – Le théâtre est en crise.
Jean – Il est post-dramatique. Ils n’ont jamais osé quitter les bancs de la faculté, ces beaux scrogneugneux journaleux. Qui déambulent.
Paul – Arrête. C’est indécent. Et inutile. Avance maintenant.
Jean – Mes dernières pièces en sont la preuve pourtant.
Paul – Qui datent de quand ? Deux ans. Ou à peu près. Je sais que tu as cessé d’écrire depuis plusieurs mois. Toi qui martelais qu’écrire est vital pour toi. J’ai l’impression, moi, de te tenir à bout de bras depuis quelques temps.
Jean se tait.
Paul – Tu as été encensé. D’autres auraient marché dans le feu avec les pieds trempés dans l’essence pour être adulé comme tu l’as été. Tu es même enseigné au lycée. Ou à l’université, je ne sais plus.
Jean – A l’université, Paul.
Paul – Ce n’est pas pour un ou deux mémoires. D’autres ont déjà conchié avant toi tes anciens thuriféraires. Et toi, tu vas là-dedans. Ils t’ont applaudi. Brillamment. Ils t’ont descendu. Avec tout autant d’intelligence ou de savoir-faire. Ils t’ont nourri. Ainsi va la vie. Haut. Bas. Bas. Haut. Avance maintenant.
Jean – Des frotte-manches me nourrir ? L’argent de mon public m’a nourri. Bien. Je te rends grâce pour l’intéressante leçon de morale. On ne peut pas être et avoir été. Ma grand-mère se plaisait à le dire. Je suis passé à autre chose, Paul. Je ne fais que ça. Tu ne m’as pas répondu. A quelle heure vais-je sentir le grand terrible frisson ? Quand est-ce qu’à l’interphone sonnera la troupe qui m’adore ?
Paul – Bientôt, Molière. Bientôt.
Paul termine de mettre en place tout le décorum du repas. Il attend que Jean prononce quelques mots gentils. Des félicitations. Même un grognement. Plusieurs secondent passent. Paul est sur le point de s’agacer quand un bruit se fait entendre de l’appartement du dessus. Des cris, dirait-on. Un couple se dispute. Une porte claque. Jean et Paul sont attentifs. L’oreille dressée. Puis, un instant après, traversent le plafond les graves et glissants arpèges d’un trombone. Qui dureront, par intermittence, durant tout le dialogue qui suit.
Jean – Tu les as croisés les nouveaux du dessus ? Ils n’en finissent plus de se disputer.
Paul – Oui. C’est un jeune couple.
Jean – Paraît-il.
Paul – Le mec n’est pas trop mal. Un drôle d’air de hibou quand je l’ai vu. Un regard fuyant qui paradoxalement te scrute.
Jean – Bizarre la description. Mais tu n’as pas tort. Je l’ai vu aussi.
Paul – La fille, elle, est plus mignonne.
Jean – Elle a son genre. Elle ne m’a toujours pas dit bonjour quand on est dans l’escalier. Une sauvage. Mais silencieux ou calmes, ces deux-là, non. Je me demande qui joue du trombone des deux. Et si il ou elle se croit musicien. C’est atroce. On dirait un taureau qui monte sa vache.
Paul – C’est un jeune couple. Ils ont l’air de s’être rencontrés il y a peu. A présent, ils se découvrent les points qu’ils n’ont pas en commun. C’est tout. Tu ne te souviens pas pour nous ?
Jean – Et tout de suite à la colle. Ils vont vite ces petits. Quel âge d’après toi ?
Paul – Une petite vingtaine. Ils sont tout fous. Ils sont en appétit l’un pour l’autre.
Jean – Oui. Et particulièrement quand ils laissent par inadvertance, toutes les nuits, leurs fenêtres ouvertes. Ils n’ont pas d’appétit. Ils sont affamés.
Paul – L’un de l’autre. Oui. L’été approche. Il commence à faire chaud. Nous aussi nous laissons nos fenêtres ouvertes. (Un temps.) Pour dormir.
Jean – Elle se fait prendre par derrière, celle-là.
Paul – Pardon ?
Jean – Je l’ai compris tout de suite, avec sa voix étouffée pour nous faire saisir qu’elle jouit. Elle l’étouffe trop vivement sa voix. J’ai visualisé immédiatement le manège. Elle a le visage enfoncé dans l’oreiller. Histoire d’être discrète mais quand même exhibitionniste vocal en même temps. La main de l’autre appuyée fermement sur sa nuque, je suis sûr. Une main ferme, mais pour de faux. Elle se fait gamahucher par le popotin. Le chibre est son ami.
Paul – Tu n’es qu’un vicieux.
Jean – Ils sont d’extrême gauche. J’en suis certain. Je l’ai aperçu aussi, lui. Il a des yeux fébriles. Intéressant.
Paul – Je ne vois pas le rapport. Tu es un être mauvais. Il te plait ?
Jean – Non. On dirait qu’ils vivent complètement dans un fonctionnement binaire. D’abord, ils arrivent chez eux l’un après l’autre. Puis, ils ouvrent leurs fenêtres. Ensuite, ils baisent. Ils gueulent. Ils gueulent. Ils baisent. Ou vice versa. La rue est enchantée par leurs feulements. Je te rappelle qu’ils t’empêchent de dormir et que le matin tu te réveilles d’humeur exécrable pour aller au travail. Par voie de conséquence, je pâtis de cette situation.
Paul – Tu en pâtis dans ton lit, mon amour. Rien ne t’oblige à te lever à la même heure que moi le matin. Ou si tu le fais, tu devrais en profiter pour écrire.
Jean – Je me lève juste après ton départ. Mais je ne peux jamais t’en fournir la preuve puisque tu es déjà parti. Ils arrivent ou pas ?
Paul – Jean.
Jean – Oui ?
Paul – Tu ne me dis rien.
Jean – Mais si. Je t’aime Paul. Depuis plus de dix ans c’est ainsi.
Paul – Tu n’as rien d’autre à me dire ?
Jean – Sur ?
Paul – Ce soir. La table. La pièce. Les bonnes odeurs qui viennent de la cuisine.
Jean – Si. C’est magnifique. Tout est parfait. Comme d’habitude avec toi. Jusqu’à la tache de sauce sur ta chemise. Attention.
Paul essayant de faire disparaître la tache en la frottant – Mince. Bien sûr que je ne veux pas d’imperfections. Mince. Mince. Mince. C’est un repas. Un repas a toujours de l’importance. Il doit toujours en avoir. Toi tu t’en fous. Zut ! N’importe quel repas. Que cela soit pour ce qu’on mange. Comment on le mange. Dans quel cadre on le mange. Et avec qui. Et ce soir, ouf, sauvés, on ne fera pas que mâcher et déglutir tous les deux devant les programmes du câble. Ce soir, nous recevons. Pour une fois.
Jean – Ca s’appelle un épiphénomène.
Paul – Tu es superbe.
Jean – Toi aussi mon loup. Elle n’est pas partie. La tache.
Paul – Merde. Tu me comprends quand même ?
Jean – Je lis entre les lignes, tu le sais. J’entends bien que tu me dis encore, à ta façon, que tu t’ennuies. Qu’on ne voit pas assez de monde. Combien de discussions avons-nous eu en cinq mois, à ce sujet ?
Paul – Assez pour tirer la sonnette d’alarme, ne crois-tu pas ?
Jean – Je ne fais jamais confiance au désespoir. Il déçoit toujours.
Paul – Pourtant depuis des mois tu rumines.
Jean – Je préfèrerais que tu me fasses venir les larmes aux yeux. En me chantant par exemple La chanson des vieux amants de Brel. (Il chantonne.) Oh mon amour, mon doux, mon tendre, mon merveilleux amour… (Un silence.) En me sautant dessus est aussi une autre possibilité. Plus en phase avec mon taux de testostérones actuel. Il n’y a pas qu’elle, là-haut, dont le chibre est l’ami.
Paul – J’ai été aussi le chassé. (Un temps.) Je me demande si tu te souviens encore à quoi je ressemble. Tout nu.
Jean – Je suis souvent dans la salle de bain pendant que tu te laves.
Paul – C’est peut-être ça le problème.
Jean – Quoi ?
Paul – Mon ventre. Tu l’observes. Tu ne te fais pas à ce que je pourrais devenir. Même si c’est dans vingt ans. Tu es là, comme à suer pour ce que mon ventre risque de devenir. Attentif et crispé comme une bégueule devant un bordel. Ton taux de testostérones, comme tu dis…
Jean – C’est médical. Je ne fais pas ce que je veux avec mon corps. Arrête. Tu me plais.
Paul – Non, va, c’est vrai. C’est aussi médical. Ton gastro-entérologue a eu son mot de spécialiste de la chose à dire. Il s’est placé entre nous deux. Entre nos deux attentes. Je ne fais qu’appliquer ses recommandations. Pour ne pas t’user le fondement. Tu sais, je plais toujours. Je mûris en beauté et assurance. (Frottant sa chemine.) Mais c’est quoi cette tache ? Elle ne part pas.
Jean – C’est une répartie digne du théâtre de boulevard que tu me lances.
Paul – Quoi, pour la tache ?
Jean – Non. Mon fondement. Son usure.
Paul – Ah celle-là. Le maître salue-t-il l’élève ?
Jean – Imbécile.
Paul – Et puis tu as mal.
Jean – Imbécile. Deuxième fois. Alors, je peux, un jour complet, ne pas aimé être transi de douleur… jusqu’au fondement de moi-même, comme tu dis. Et puis, l’autre, la réclamer à cor et à cris, ce lancinement pervers, jusqu’à me dessécher sur place. Parce c’est comme ça. Et que c’est toi. Avant tout.
Paul – Tu es compliqué.
Jean – Argument décisif. (Un temps.) Et toi, tu es en manque d’enfant. Depuis des années. Cette absence te tracasse. Te pèse. Te paralyse. Ca nargue ton besoin d’éternité.
Paul – Tu ne me comprends pas.
Jean – Tu ne me comprends pas.
Un long temps. Jean et Paul se regardent. Des cris en haut. Comme la concrétisation de ceux qu’ils ne peuvent plus se lancer. Une porte claque à nouveau. Une sonnerie. Paul et Jean se demandent si ce ne sont pas les voisins qui sont descendus. C’est l’interphone. Jean a comprit que ce sont les invités qu’ils attendent. Il se raidit. Jean aura un comportement de lapin pris dans les phares d’une voiture. Paul répond.
Paul – Oui ? Bonsoir. Non, vous n’êtes pas en retard. Pile à l’heure même. Deuxième étage. A gauche. Ha c’est ouvert déjà. Montez. Nous vous attendions. Ils montent Jean. Ne reste donc pas assis. Viens les accueillir. La porte d’en bas est encore en panne. Ils viennent de me dire qu’elle ne ferme toujours pas. Allez, lève-toi. J’entends l’ascenseur. Viens. Viens, mon cœur. Ce n’est pas grave. Ce sont des mots. C’est le début d’une bonne soirée. Je t’aime.
Scène 2
On frappe à la porte.
Paul – Ce sera une bonne soirée.
Jean amoureusement ? – Ta tache. (Rapidement.) Nous en aurons. Des enfants.
Paul regarde dans l’œilleton de la porte. Il l’ouvre devant Jean qui est derrière lui. Comme pris dans la glace – Bonsoir. Bonsoir. Je suis Paul. Entrez donc. (Franck entre en premier. Suivi de Marie puis de Matéo.) Des fleurs. Du vin. Des gâteaux. Merci. Vous n’auriez pas dû. Bienvenue. Jean, tes invités sont ici.
Franck joyeux, tendant la main – Bonsoir, monsieur.
Jean crispé – Bonsoir. Vous êtes qui ?
Franck même jeu – Je suis Franck. C’est moi qui vous a écrit la lettre.
Jean à Paul – Bonsoir monsieur. (A Paul.) Tu l’as entendue comme moi cette faute : c’est moi qui vous a écrit la lettre. Et l’autre avec son prénom de jeune premier corse. (A Franck.) Quelle bonne idée vous avez eue. Je l’ai lue, puis plusieurs reprises. Et mon compagnon ici présent l’a trouvée moins pire que celles que je reçois habituellement. Bonsoir mademoiselle.
Franck un peu surpris par la réponse de Jean – Voici ma camarade Marie et son copain Matéo.
Marie – Bonsoir monsieur. Merci de nous recevoir.
Matéo fait un signe de la main.
Marie – Ne fais pas ton ours ou ton timide, Matéo.
Matéo – Je ne suis pas timide.
Paul – Bonsoir, Matéo. Venez, venez, avancez vous. Donnez-moi vos affaires. Prenez place. Merci encore pour les fleurs, le vin, les gâteaux. N’est-ce pas Jean ?
Jean – En effet. Merci. Vos fleurs sont fraîches.
Paul – Elles sont belles aussi. Je cherche un pot. Je range les gâteaux dans le frigo. Et je reviens. Je vous laisse avec celui que vous vouliez rencontrer.
Jean – Non. (A Franck, Marie et Matéo.) Vous ont-ils donné, chez le fleuriste, ce petit sachet qu’on met dans l’eau pour faire durer les bouquets ?
Paul s’éloigne. Un ange passe. Voire deux.
Marie – J’imagine. Il l’a agrafé quelque part. En tout cas.
Jean – C’est très utile ce produit. Ca fait des merveilles. J’ai vu des iris coupés résister pendant quinze jours.
Un temps.
Franck – Je suis enchanté de faire votre connaissance, monsieur. Je pensais depuis longtemps à prendre contact avec vous. Je n’osais pas.
Jean – Pourquoi donc ?
Franck – J’ai entendu un écrivain dire que les lettres qu’on pourrait lui envoyer le dérangeaient dans son travail. Vous savez… Il disait que répondre prend du temps. Et que ce temps passé à répondre lui manquerait pour écrire son œuvre.
Jean – Qui est-ce qui a dit cette chose ?
Franck fait un geste montrant qu’il ne s’en souvient plus. Matéo sourit.
Jean – Dites-moi, êtes-vous tous les trois autant que vous êtes des comédiens ?
Marie – Oui.
Franck – Oui. Nous sommes au Conservatoire encore. Mais nous faisons aussi partie d’une petite troupe qui tourne un peu dans les petits festivals qui veulent bien de nous et Marie suit des cours en plus à l’université, en Arts du spectacle.
Marie – Option théâtre.
Jean – Option théâtre. Tout se tient. Voulez-vous des cacahuètes grillées ? Servez-vous. Nous en avons plein.
Paul revenant et s’installant parmi eux – Alors ?
Jean – Ils ne m’ont pas encore dit s’ils aiment ou pas les cacahuètes grillées. Nous avons des pistaches sinon. Non ? Ce sont toujours les cacahuètes qui ont l’avantage pour les apéritifs.
Paul – (A Jean.) Calme-toi. Tu te ridiculises. Tes admirateurs te regardent. Ils sont chez nous, Jean. Je suis là. (Aux jeunes comédiens.) Alors, vous voulez monter une pièce de cet individu ? Oh pardon, j’avance peut-être un peu trop rapidement le sujet.
Franck regardant Marie – Non. Non. Au contraire. Mais nous voulions surtout vous rencontrer pour parler théâtre, dramaturgie et écriture dramatique.
Jean soudain plus assuré – Oui. (Grignotant des amuse-gueules.) N’oubliez pas la poésie. C’est essentiel. Le langage au théâtre, selon moi, doit être un langage autre que celui de nos atterrantes existences. Il en utilise néanmoins le matériau de base. Les mots. Mais il s’échappe du sens commun pour créer autre chose.
Marie – De la poésie.
Jean – De la poésie. Le théâtre ne peut être que grâce au langage poétique. Tout doit conduire à la grandeur et à la splendeur d’une fête pour les sens. Le jeu des acteurs. Leur voix. Les costumes. Les décors. La langue. Le théâtre, d'après Lorca, c'est la poésie qui descend dans la rue.
Au moment où Jean commence à opérer une élévation intellectuelle, les glissandis obscènes du trombone de la voisine se font entendre. On dirait ceux qu’a employés Chostakovitch dans son opéra Lady MacBeth du district de Minsk pour concrétiser musicalement le râle d’un couple qui fait l’amour.
Tous se glacent.
Un temps.
Paul – Nous avons une voisine musicienne.
Jean – Ou un voisin. Nous n’avons pas pu encore éclaircir le mystère.
Marie – On dirait du trombone.
Franck – On dirait bien oui. Tu as raison.
Jean – Je ne sais pas ce que c’est. C’est inidentifiable. Vous le pouvez, vous ?
Nouvelle échappée du trombone. On attend que la bourrasque passe.
Matéo – C’est un trombone. Mon grand-père en joue. Il s’éclate dans une fanfare.
Jean – Une pena ?
Matéo – Quelque chose dans ce genre.
Paul – Si vous le voulez bien, vous pourrez parler théâtre, dramaturgie et écriture théâtrale un peu plus tard. Ne sombrons pas dans le sérieux immédiatement. Que buvez-vous ? Suze ? Martini rouge ? Martini blanc ? Ouzo ? Vin blanc ?
Jean – Peut-être que ces jeunes gens apprécieraient un Armagnac de soixante ans d’âge.
Marie – Ce n’est pas trop fort ?
Paul – Un Armagnac ?
Jean – Oui. Ton Armagnac. Il faut bien le sortir de temps en temps. Sinon ce seront les archéologues du futur qui s’en régaleront. Quand toute civilisation s’effondrera. Nous, nous serons morts sans avoir fait baisser le niveau de la bouteille. Nous sommes peu de choses, Paul.
Paul légèrement agacé – Tu as raison. C’est une bonne occasion. (Un temps.) La compagnie est jeune. Agréable.
Franck – Merci.
Paul qui a cherché sa bouteille – Alors, qui en veut ?
Jean – Qu’ils respirent les effluves d’abord.
Paul – Tu as raison.
Il ouvre le capuchon de la bouteille qui circule ensuite. Chacun respire l’odeur.
Marie – Je ne veux pas être impolie, mais je ne pense pas être assez forte pour l’expérience.
Franck – C’est très gentil de votre part. Mais je crois bien que ce ne sera pas non plus pour moi le grand soir ce soir. J’aurais trop peur de perdre mes moyens intellectuels. Soixante ans d’âge. C’est corsé. Combien de degrés ?
Jean – Moyens intellectuels… C’est moi qui a écrit la lettre. Le degré de cet alcool frise celui qui nettoie les plaies.
Franck – Excusez-moi ?
Jean – Je disais que c’est dommage de ne pas boire un tel plaisir. Vous ne savez pas si on vous en proposera une lichette plus tard.
Paul soulagé de ne pas avoir à servir son Armagnac – Que buvez-vous à la place ?
Marie – Un martini blanc.
Franck – Une Suze.
Paul – Et pour vous ?
Matéo – Du vin. Du vin blanc.
Paul – Excellent choix… pour tous les trois. Et toi, Jean, ce sera quoi ?
Jean – Je me servirai.
Paul – Comme vous le voyez, je fais office de la fille de maison.
Matéo se raidit à ces mots. Chacun boit son verre.
Franck – Il est très agréable cet appartement. Vous devez y être bien votre ami et vous-même. Y avez-vous un endroit à vous pour écrire vos œuvres ?
Jean – Oui.
Paul – Tu leur montreras ça plus tard.
Franck – Je serai ravi de cette visite privée.
Sans se retourner, avec le pouce, Jean désigne derrière lui un endroit qui n’est pas sur scène.
Jean – Oui. Bureau. Là-bas.
Paul – A table, maintenant. Nous continuerons cette brillante et mondaine conversation avec l’estomac plein.
Marie – C’est vous qui avez cuisiné ?
Paul – Oui.
Jean – Comme cuisinier, il est fabuleux.
Marie – Ca sent super en tout cas.
Jean – Ouais. Ca sent super.
Scène 3
Paul distribue les places. Chacun s’installe. Paul arrive avec l’entrée. Quand, au-dessus, après un ultime tremblement du trombone, c’est le déclenchement de la tempête. Ca hurle. Ca trépigne. Ca s’invective.
Julie voix off – Sale con !
Une porte claque plus violemment que les fois précédentes. On entend des bruits de pas qui descendent rapidement un escalier. Qui se rapprochent. Dans le couloir. Dangereusement. On frappe à la porte.
Jean entre ses dents – Oh non.
Paul se lève.
Jean – Paul, nous avons des invités.
On frappe encore. Paul se dirige vers la porte. Regarde de l’autre côté par le judas. L’ouvre. C’est Julie. Le visage défait. Mais forte encore. Son trombone dans les bras.
Julie – Bonsoir, je m’appelle Julie. Je suis la voisine du dessus. Excusez-moi de vous déranger à cette heure-ci, mais ça ne va pas du tout. J’ai un fantôme et un fiancé fou chez moi.
Jean – Non. Paul. Nous sommes occupés.
Hervé voix off vociférante – Julie, où es-tu ?
Jean – Ce ne sont pas nos affaires. Paul. Dis-lui au revoir.
Hervé même jeu – Julie, je vais te tuer.
Paul tirant Julie à l’intérieur et refermant aussitôt la porte – Venez. Vous ne nous dérangez certainement pas. Cette jeune fille a visiblement besoin d’aide, Jean. Je suis désolé, Matéo, Marie et Franck.
Marie – C’est naturel. Nous comprenons. Nous pouvons partir si vous voulez.
Jean – Non. Restez donc. Je vous ai invités. Alors quelle pièce de moi avez-vous élu pour être jouée par vous ?
Franck – Le mangeur.
Paul – Venez vous asseoir. Julie. Est-ce que je me trompe ?
Julie – Non. Je suis bien Julie. Votre voisine du dessus. Je suis sûre qu’il me cherche dans les couloirs. Il a voulu taper avec un marteau sur mon trombone. Je ne l’ai pas laissé faire. Vous savez ?
Paul – Heureusement. Passez-moi votre instrument que je le range.
Julie – Non. Je le garde. Il est à moi. Que cela ne vous offense pas. Je l’ai reçu en héritage. De ma grand-mère. C’est affectif.
Jean – Le mangeur ? Et pourquoi pas les autres de pièces ?
Franck – Hé bien.
Matéo – Avec les autres, on trouve qu’on s’emmerde un peu.
Jean – J’en conviens. Elles sont trop difficiles à jouer pour des comédiens de votre âge. En effet.
Matéo – Non. Elles sont juste emmerdantes.
Marie et Franck – Matéo !
Matéo – J’ai faim moi.
Julie – Je ne veux pas gêner vous savez. Mais vous étiez le premier chez qui j’ai eu l’idée de venir me cacher.
Paul – Ha bon ? Je ne sais pas. J’ai dû mal comprendre mais vous avez parlé tout à l’heure de fantôme chez vous.
Julie – Il y a chez moi un esprit. Vous ne me croyez pas.
Paul – C’est que. Non. Tout de go, je ne sais pas. Je ne vous connais pas. C’est très étrange.
Julie – Je vous comprends.
Paul – C’est la première fois que j’en entends parler en tout cas. De ce fantôme chez vous.
Julie – Appartement 32.
Paul – De ce revenant dans l’appartement 32.
Julie – Ca ressemble à du « Shining », n’est-ce pas ?
Paul – C’est déroutant.
Julie – Je l’ai dit à Hervé que nous ne sommes pas seuls chez nous.
Jean – Elles sont difficiles. Mes pièces. Je n’ai jamais voulu céder à la facilité. Des acteurs et metteurs en scène… plus âgés que vous… m’ont assuré du contraire. Qu’ils en suaient. Mais le résultat était bel et bien là. Au théâtre.
Julie – Hervé, mon copain, ne veut rien entendre de ce que je lui raconte. Nous ne sommes pas seuls là haut. Je dois vous dire quelque chose.
Paul – Quoi donc ?
Julie –Vous avez de beaux yeux. Et vous sentez bon. Votre main est douce.
Paul – Je…
Julie – J’ai remarqué tout de suite cette bonté dans le regard quand je vous ai croisé dans les escaliers.
Paul – Mais vous baissiez la tête. A chaque fois vous agissez ainsi.
Julie – C’est pour faire diversion.
Paul – Je comprends.
Julie – Vous êtes bien bâti aussi. Je sais que vous pouvez me protéger. Du spectre. Et de…
Paul – Je pratique la spéléologie et l’escalade.
Julie – Je comprends.
Franck bas à Jean – Vous savez, je suis gay moi aussi.
Jean observant Paul et Julie – Quoi ?
Franck – Et pas farouche.
Jean – Qu’est-ce que ?
Franck – Je voudrais être votre muse.
Marie – Je crains que sous nos yeux le monde ne soit en train de s’effondrer, Matéo.
Matéo – Sympa. Je n’aime pas les pédés de toute façon.
Jean à Franck – Quoi ?
Julie – Je l’aime beaucoup moi Hervé. Il me fait jouir. C’est du délire.
Paul – Oui. Je sais.
Julie – Comment ça ? (Un temps.) Les fenêtres…
Paul – Oui. Ouvertes.
Jean à Matéo – Quoi ?
Julie – Ca vous embarrasse.
Paul – Du tout.
Franck – Je ne voulais pas dire ce que j’ai dit de cette manière-là. Mais. Je ne suis pas farouche. Je vous admire. Je veux vous inspirer des pièces. Des rôles.
Marie – Matéo ? Es-tu homophobe ?
Matéo – C’est ça le mot ? Homophobe ?
Jean – Attendez une seconde.
Julie – C’est incroyable. Ca m’envahit. Je ne retiens rien.
Marie – Oui. La peur de l’homosexuel.
Matéo – Je n’en ai pas peur.
Marie – Alors ?
Matéo – Je ne veux pas. C’est tout.
Julie – J’en veux toujours plus.
Marie – Tu me choques, Matéo.
Jean – Vous êtes certes mignon.
Julie – Pardon. Je vais peut-être un peu loin. Après tout, vous êtes un inconnu pour moi.
Paul – Le hall et l’escalier nous ont fait nous voir.
Julie – Je l’ai connu, il était déjà un peu spécial. Hervé. C’est un mystique. Ce doit être pour cela qu’il refuse que je lui parle de notre fantôme. Il achète et lit des livres, Hervé, qui parlent de l’homme renouvelé. C’est attrayant. C’est coloré dedans. Il y a plein de gens inquiets. Puis souriants. Dans ces livres, Hervé dit y trouver des éléments de vie nécessaires à la construction et l’épanouissement de la sienne.
Paul – Vous aimez mes yeux ? Vraiment ?
Julie – Oui. Il fréquente plus ou moins un centre qui s’appelle l’Institut.
Paul – Quoi donc précisément ? Leur couleur ? Leur forme ? Ce que vous voyez dedans ?
Julie – Il a des copains là-bas. Un peu tordus quand même. Ca l’apaise, ces séminaires. Il y est invité. Je suis contente. Et puis, il revient en pleine forme. Je suis contente.
Paul – Mais vous vous criez dessus aussi.
Julie – Oui. C’est un tempérament. Comme moi. Différemment toutefois. Mais c’est aussi pour la motivation sexuelle, ces engueulades. Ca accélère ma production de progestérones et lui celle de sa testostérone. Ainsi nous sommes en symbiose. Et les dieux sont alors avec nous.
Jean – Votre fantôme aussi. Vous voulez quoi ?
Franck – Montrez-moi votre bureau, monsieur. Je ne suis pas farouche.
Jean – Vous êtes certes mignon. Vous y allez un peu fort. Chez moi. Maintenant ?
Matéo – Je commence à avoir vraiment faim. Marie, embrasse-moi.
Ils s’embrassent.
Julie – Vous êtes vraiment séduisant de près.
Paul – Paul.
Julie – Oui ?
Paul – Mon prénom est Paul.
Julie – Comme sur votre boîte aux lettres alors.
Paul – Exactement.
Jean – Paul.
Julie – Etes-vous homosexuel ?
Jean – Ecoutez petit jeune homme. Je vous remercie pour votre proposition. Vous pouvez être à mon goût. La peau claire. Merci de vous intéresser à mon œuvre. Le mangeur, c’est très bien. Paul ? Comment va la voisine ?
Paul – Elle se remet vite de ses émotions.
Jean – Parfait. Reviens. Nous n’avons pas fini de manger et le beau Matéo a très faim.
Matéo – Quoi ?
Franck – J’ai fait ce que j’ai pu Marie.
Marie – Ce n’est pas grave.
Franck – J’ai le cœur brisé. Je n’aurai pas la force de lui demander de me dédicacer mon volume du Mangeur. Je veux partir. C’est une catastrophe. J’ai honte.
Jean – Paul. Je t’attends. Ca suffit. La demoiselle est assise. Elle n’a pas si l’air abattu que cela.
Paul – Oui.
Julie – Oui à quoi ?
Paul – Oui. Je suis homosexuel.
Julie – Diantre.
Paul – Déçue ?
Julie – Non. Motivée plutôt.
Paul – Et votre compagnon ?
Julie – Et le vôtre ?
Jean – Chut ! Taisez-vous. J’entends des pas.
Un temps. On tambourine à la porte.
Jean – Non.
Julie blanche se recroquevillant sur elle-même – Non.
Franck déboussolé cognant son front contre la table – Non. Non. Non.
Paul en tournant la clef dans la serrure pour la fermer – Non.
Marie repoussant Matéo – Non.
Matéo – Pourquoi pas.
Hervé voix off – Julie ! Julie ! Julie ! Je sais que tu es là.
Paul – Gardez votre calme Julie. Je suis à tes côtés. Qui est-ce ?
Hervé – Hervé. Le voisin du dessus. Ca va vous paraître idiot, mais je cherche ma copine. Elle s’appelle Julie.
Jean – Paul. Ce ne sont pas nos affaires.
Marie – Vous me décevez par votre attitude.
Paul – Je ne sais pas de quoi vous me parlez Hervé.
Hervé – Julie !
Marie se lève et va se mettre à côté de Julie. Elles se serrent dans les bras l’une de l’autre. Et font des messes basses aussi par la même occasion.
Marie – C’est ton copain derrière la porte ?
Hervé – Julie ! Je t’en prie. Reviens-moi.
Julie – Oui. C’est lui. Sur la photographie.
Julie montre à Marie une photographie.
Marie – Il a une tête et un physique à être materné. J’aime ça chez les garçons. Dommage qu’ils soient souvent les plus nerveux.
Julie – Oui. C’est ton copain là-bas ? Il a tout du petit macho, non ?
Marie – Oh, on dirait comme ça. Mais en fait non. C’est un comédien.
Jean – Viens à côté de moi. Paul.
Paul – Viens. Toi.
Matéo – Le traquenard.
Hervé tapant de plus en plus fort contre la porte. Voix off – Julie ! Julie ! Sors ! Expliquons-nous. Je t’en supplie.
Julie hurlant – Hervé ! Va-t’en ! (Un temps.) Je te quitte ! De toute façon, je t’ai quitté.
Les coups s’arrêtent net.
Paul – Qui ?
Julie – Hervé. Le mec avec qui je vis.
Paul – En êtes-vous certaine ?
Julie – Je suis jeune. Je suis aussi une forte femme. Je sais aussi ce que je veux. Vous me plaisez énormément Paul.
Jean – Elle dit quoi là ?
Franck – De ce que j’entends, elle le drague. Je ne suis pas farouche. Je vous plais.
Jean – Je ne vois qu’une seule chose sensée à faire.
Franck – Le bureau ?
Jean se lève. S’avance vers Paul. Lance un regard terrible à Julie. Regarde Paul. Est près de la porte. Il en tourne la clef. Et l’ouvre. Hervé se tient derrière.
(2005)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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21.07.2007
Nuit d'horreur
Remonte ma très sombre nuit.
Cette fois-ci encore,
Emplis de toute ta lourde masse
Mon ventre qui pour toi s’est fait niche : viens.
N’entends-tu pas, maman, mes aboiements ?
L’oestrus : sa cause ? ta visqueuse présence qui s’annonce...
Ô mâle et douloureuse mère ! ma sombre nuit,
Ne viendras-tu pas lorsque je t’appelle ?
Puis elle chuchota, déjà sous moi s’enroulant.
« Cherche je ne suis guère loin.
Jappe toujours que je t’entende.
A ta voix,
Exténuée par le désir crispé,
Je reconnaîtrai plus sûrement ma route
- Je me tiens depuis si longtemps près de toi.
Fils, Jocaste à tes cuisses ne serait plus languide.
Oh ! Amoureuse, je suis aguicheuse ; et je suis belle :
Ne t’en inquiète pas.
La darse matricielle au tiers abattue,
A son eau ruinée, j’apporte
L’eau de ma soie : je m’y dilue.
Je te rejoins. Je m’accroche.
Recevras-tu la parturiente de tes jours,
L’antique accouchée qui te connut neuf mois,
Toi debout et qui pourtant aboies ?
Nous voici rendus, rauques de manque, l’un à l’autre,
Mon amour, ma chair.
Etreins-moi fort. Car mes lèvres réclament,
Au creux de l’abreuvoir de tes paumes,
Nos Noces rouges de vin apprêtées
Qui, vers toi, me font comparaître.
Je sucerai ton sein ; je le mordrai,
Pour retrouver le goût fameux du vrai breuvage
Qu’un dieu flagellé a perverti.
Je viens en toi ; je ne suis plus à ta cuisse.
Je m’insinue plus haut ; et tu gémis. »
Mère, terrasse-moi par notre chair commune.
Mets-moi à terre,
Une jonquille fichée dans la gorge,
Que je me sente épais comme une chienne
Aux mamelles gonflées, noires et tirées :
Que je te donne vie,
Au cœur de cette nuit qui es toi qui me fécondes,
En qui je suis installé,
Que je veux quitter.
Ô Mère, délivre-moi enfin :
Puisque je n’ai pu être mort-né,
Que ta tête molle, tout à l’heure,
Comme un poisson me déchire,
En me vidant.
Au geste fatidique, elle me questionne :
« Ne t’aimes-tu donc pas ? »
A présent, je suis mort pour le destin,
Etendu, flasque, entre les bras de ma meurtrière.
(1995)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
11:10 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
20.07.2007
Je t’ai vu très beau, à côté d’elle si belle
A Philippe (dont je ne sais plus rien)
Je t’ai vu très beau, à côté d’elle si belle
Qu’un ange, à vos genoux, tous deux vous contemplait,
Partageant - là - votre désemparé silence.
Ô digne front ! d’effroi penché sur le néant
Où te regardent, précédant toute tristesse,
Les feux, blessés par ton malheur, du pur Amour :
« Doux enfant, que t’est-il arrivé qui délie
Nos si proches mains l’une de l’autre, dis-moi ?
- L’Enfer a pris possession de moi, Seigneur ;
Et je tremble et perds toute consolation.
Je suis pris de vertige quand je me réveille,
Quand je veille et quand je m’endors. Je suis laissé
A l’abandon de mon inépuisable peine.
- Mon enfant, combien je suis désolé. La Terre,
Avec moi, et les cieux pleurent et s’inquiètent.
Je ne t’abandonne pas : Vois le parfait Ange
Qui, à tes pieds, plein d’attachement, t’admire.
Le vois-tu, ce fier chérubin que je t’envoie,
Les roses, à sa bouche, de mon affection ?
Ô indéfectible et vivant sentiment d’être,
Mon fils, toi Fils d’Amour, ne désespère point,
Puisque je ne tolérerai pas que tes lèvres,
Maîtresses de ce sourire porteur de tant
De force, par ma faute, manquent d’Azur - Ah !
Qui entendra ma plainte qui, au fond de moi,
Est mise comme un vivant tombeau silencieux
Où mon hurlement se dresse ? Qui ? - La Tendresse. »
A ce mot, tes yeux confus à nouveau découvrent
L’Esprit pâle et très aimant qui, vers toi et elle,
Déploie ses deux immenses ailes lumineuses
Entre lesquelles le monde rayonne encore,
Philippe. Je te sais dans l’égarement fol
Des si terribles horreurs tues - à mi-hauteur
De ta propre vie. Prends ton leste envol et vis
Avec ta toute-faiblesse ; mais vis. Le Souffle
Est là, proche comme jamais, tout prêt à faire
Exhausser ton doux nom d’homme. « Mais où irai-je ? »
Brave et délicat, le long des chemins du Pauvre.
« Seul, Lionel, totalement, éperdument
Seul... » Alors, contemple l’Ange qui te contemple,
Dont le corps présent est ton repos mérité ;
Et va, porte-toi plus avant - et toujours plus -
Aux nues de ton courage et de ta vie. Allons !
Marche avec la colonne des êtres humains.
Ne la délaisse pas ; et, par-dessus tout : aime,
Et laisse-toi aimer de tendresse, d’amour,
D’amitié - L’entier puissant Poème du Monde
T’enchantera par la caresse que tu donnes,
Sois-en certain ; la clarté se joue, pour toujours,
Dans la partition jouée de tes jolis doigts
- La splendeur n’attend qu’eux pour conduire les eaux
Brillantes du très vivant beau sentiment d’être.
D’immondes ouragans jaunes se lèveront
Autour de toi, dans les saisons de ta conscience,
Mais les arbres, la foule, la nuit étoilée,
Ta famille, tes amis, la blonde orchidée,
Les sublimes soleils du matin, du midi,
Du soir, dévisagent, pour toi, le vieil Abîme,
Où s’exilent, tombant, les séraphins déchus
(Dont tu n’es pas, Philippe, crois-moi sur parole),
D’où Dante et Orphée sont bel et bien revenus.
L’Amour t’a dit qu’il ne t’abandonnera pas,
Pour rien au monde. Les oiseaux m’ont assuré
Aussi cela, avec leur langage d’oiseaux,
Eux qui, continuellement, côtoient les cieux,
La terre, l’océan et l’air vastes, jetés
A tous les mille vents qu’à la fin ils dominent,
Comme les grands rois dignes de ces capitaines
Les menant vers les plus éclatantes victoires.
Oh, montre-nous - là - ton magnifique sourire,
Grave jeune homme aux yeux si bleus, si rieurs,
Qui furent l’enchantement d’un si joli soir ;
Ne l’oublie pas, comme je n’oublie rien de toi.
Vois donc la très riche semaison infinie
Que tu lances, par gerbes d’or démesurées,
Selon le geste ancien des pieux païens,
Projetant loin le grain en longs jets d’étincelles,
Jusqu’aux hauts rets de la vivace Création ;
Comme pluie chaude et nourricière, sur la mer
Elancée, tombant, portée par le vent du Sud
- Doux -, ces fruits épandus, irradiant notre sol,
Comme naissant de ta propre fertile main,
Déposent l’écume éternelle sur nous tous,
Ici-bas, tous les ans, et pour toute une année.
Avec toi, la conquête apaisée de la vie,
Celle où tout ton être entier est appelé,
Va se maintenir, crois-moi, selon la mesure
Commune à tous, partagée par les astres mêmes :
Nos Frères et nos Sœurs se rencontrent partout,
Saint-François-le-Pauvre, en héritage, aux siens - nous -,
Lègue les hauts piliers, les arches immenses
Et romanes du Chant de la Création,
Fraternel Cantique où le Soleil à la Lune
Fait sa cour ; où tout de la vie est accepté,
Glorifié, donné à la paix, et aimé :
Magnificat anima mea Dominum.
(Les choses simples comme voir, voir une étoile
Briller sur mon balcon, rouge et déterminée
A se faire voir ; comme boire le vin blanc
D’une personne amie ; comme toucher la plage,
Sous le poids brun de son ventre puis de son dos ;
Comme faire ses « petites courses à deux » ;
Comme bavarder sur ces roses parfumées,
Nombreuses, ordinaires, extraordinaires,
Toute une journée, et puis toute une nuit...
Ces choses-ci, qui sont notre pain quotidien,
Dans ta bouche, auront-elles la même saveur
Alors que les heures passent autour de nous ?)
Je t’ai vu très beau chaque jour où je t’ai vu,
Fils d’Amour avec qui le Soleil se confond.
L’Ange embrasse, rassurant, là, ton front baissé :
Tu respires la fleur lointaine qui attend
Que tu viennes lui donner son vrai nom de fleur.
Va ! Dans le Levant qui soutient ton ombre ; va
Vers l’exquise floraison où un long visage,
Patiemment, se languit sûrement de toi.
« Progresse avec ce que tu possèdes et connais
- Malgré tout », te murmure le Messager pâle
A ton cœur. Je ne t’ai pas vu quitter le marbre
Dans lequel était enfermée, vendredi soir,
Ton âme, assise dans ton corps franc accroupi
Auprès d’elle qui écoutait ton vif silence.
Je n’ai jeté qu’un bref coup d’œil devant chez toi
Au moment où l’Ange vous enlaçait vivants.
Ses ailes battant l’air (où d’autres s’élevaient
En myriades sorties d’un pur Botticelli
Des plus légers et délicats) vous dévoilaient
La solaire majesté qui - là - te délivre.
Et le Ciel, et la Mer, et la Terre et le Feu,
Et les Mains, et les Yeux, et le Vent, et le Sol,
L’Horizon, le Chemin, et l’Ailleurs et le Proche,
Et la Paix, le Simple, et la Vie te saluent !
Vendredi 20, samedi 21, lundi 23 juillet 2001
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
Ce long poème en alexandrins (excepté le dernier vers) non rimés a une histoire. Il est né quelques jours après avoir appris la contamination par le virus du SIDA de la bouche de celui pour qui le texte est dédié. Le soir où, par hasard, passant en voiture dans la rue, je le vis, avec son ex-petite amie, en train de lui confier son secret, et de garder silence. Elève infirmier, il avait 22 ans alors. Je n'ai su faire que cela: écrire pour lui assurer mon soutien et lui masquer mon propre désarroi. Il a pleuré à la lecture de ces quatrains dérisoires disant que cela était beau. J'avais 26 ans; - toute la gravité et l'espoir du monde dans la poésie. Cela ne me quitte pas.
14:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
c'est chose incroyable que
c’est chose incroyable que,
déjà dans l’abîme,
écrire de la poésie soit
main qui vous retient
de
sombrer plus encore
(1994)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
14:02 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19.07.2007
Nocturne
A écouter la nuit frotter
Contre les rouages du tout petit jour,
J’entrevois des sens
Les nuées suspendues et très légères
Que chaque silence prometteur,
Collé sur les riches branches du mimosa bleu,
Au matin, accouche ; c’est cela, dit-on,
Avec un brin de fierté et d’émotion surprise :
« Un peu de beauté à la porte
De ma propre maison à moi… »
+++
C’est de la légèreté, celle
D’une enfant danseuse jouant sur la pointe
Des pieds, sans musique, hormis sa chanson
Murmurée du bout des lèvres, - une berceuse
Pour aller au sommeil. Ô Nuit cristallisée
Dans le vin dont s’abreuve le jour,
Je n’attends plus de toi l’indolence du cœur ;
Et la timidité du corps fut rompue.
Je t’entends réclamer l’empoigne solaire ;
Le matin vient à toi pour te couvrir :
Voici ton mâle. Et chaque goutte de sueur
Se fait vapeur d’extase silencieuse : la petite fille
Qui dansait a quitté la pièce.
12/10/02 et 13/10/02
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
09:55 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
18.07.2007
Ce qui précède et se poursuit
Comment regarder, alors, ce qu’efface la Lampe
Dans les dommages de sa propre Lumière
L’altération provoquée et l’inexistence des ombres
La Création dans ses nuances innombrables ne se discerne pas
Et cependant toujours l’inextinguible Appel entendu
Si vieux qu’il se confond avec mon âme même
Hélant déjà toutes celles prévues
Bien avant que Dieu ne s’ajoute la Parole
(1996)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
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17.07.2007
L'esprit du monde
L’esprit du monde
du monde constamment
se retire
posant son pas sur le pas
de la nuit
lancée
en avant-garde
(2006)
- copyright Lionel Navarro tous droits réservés -
18:05 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


